En concert samedi dernier à l’Ancienne Belgique, Antibalas Afrobeat Orchestra a démontré l’étendue de son talent sur scène. Le groupe, très régulièrement sur la route, a fait un excellent show de 2 heures (leur meilleur concert à Bruxelles ! ), entre reprises des prophètes de l’insurrection que sont Fela et de Bob Marley (Rat Race, exceptionnelle d’intensité), morceaux plus anciens et extraits du dernier album. « Security » rassemble toutes les caractéristiques du groupe. Le Jazz rencontre l’afrobeat et le funk, le punk pointe par moments le bout de son nez, l’engagement politique est omni – présent. La musique est un gilet pare – balles et le groupe un porte – flingue ayant la connerie pour cible.
Rencontre avec Martin Perna, le fondateur du collectif de Brooklyn qui se dit fatigué « le programme de la tournée étant très intense, c’est dur pour le corps et le mental ». On le sent un peu amer par rapport au peu de reconnaissance dont il bénéficie pour son travail. Humble et de conversation agréable, il raconte que l’afrobeat lui a donné des « devoirs scolaires pendant de nombreuses années ». Ami d’enfance du groupe TV On The Radio avec lesquels lui et sa bande collaborent de manière régulière, Martin Perna parle du succès de Amy Winehouse, de Fela bien sûr, de hip hop, de découvertes, et appelle à transcender les genres.
SN : En découvrant le groupe à la sortie du premier album, j’ai été très étonné d’entendre qu’on jouait de l’afrobeat à New York.
MP : Tu sais, il y a des blacks depuis la fondation de la ville de NY. Ils ont apporté leur culture à la ville. Ils en sont indissociables d’un point de vue musical. C’était donc naturel pour nous de jouer cette musique. C’est une question de désir, de volonté. Même si les Etats – Unis sont un pays fondamentalement raciste, avec uniquement des blancs au top du pouvoir, l’influence culturelle de l’Afrique est omni – présente. Beaucoup plus qu’en Europe. Ces rythmes africains ont voyagé, ont traversé les océans pour arriver à NY, dans les Antilles, au Brésil.
SN : D’accord, mais ces rythmes changent durant leur voyage. Le reggae de NY est différent de celui des Jamaïcains. Le funk est une influence évidente pour des Américains, mais l’afrobeat …
MP : Ca dépend de comment on appréhende cette musique, ces particularités., son swing, l’agencement des instruments, etc. De comment on analyse les particularités de celle – ci. On a réussi à capturer l’essence de l’afrobeat tout en faisant des trucs différents, variés, depuis le début du groupe. Certains membres d’ Antibalas jouent avec Sharon Jones & The Dap Kings. Personnellement, j’ai joué avec ce groupe entre 1995 et 2001 et faute de temps, j’ai dû arrêter. Mais il y a toujours eu ce mariage funk afrobeat dans le groupe.
SN : Vous avez participé à l’enregistrement de l’album de Mark Ronson (producteur de Amy Winehouse) …
MP : Certains ont participé, comme le bassiste Nik Movshon et le claviériste Victor Axelrod. D’autres peut-être aussi. Je ne sais pas.
SN : Amy Winehouse devient célèbre aux Etats – Unis. Vous en tirez profit ?
MP : Elle commence à être populaire, mais je ne pense pas qu’on en retirera quelque chose. Les gens , dans le monde de la musique, ne font pas la connexion entre elle et nous. Ceux qui sont responsables de ce son, qui ont crée ce son resteront dans l’ombre et la lumière, la reconnaissance , ira à Mark. C’est décevant. Mais, je ne critique pas Mark Ronson. La presse a besoin de mettre un et un seul nom en évidence. Pas un collectif derrière la personne. C’est trop compliqué de nommer tout le monde car les gens ne lisent plus les notes dans les livrets des disques. Amy Winehouse est une bonne chanteuse, elle a une jolie frimousse, du talent, elle est sexy. Mais la musique sur laquelle elle chante est autrement plus excitante. Nous, on joue cette musique depuis 12 ans. Ca me fait penser à Elvis. La musique que chantait Elvis existait depuis plusieurs années avant qu’il ne la chante. Il est arrivé au bon moment au bon endroit. Et a popularisé cette musique. Amy a du style et elle est vendable. Mais ici, on parle sociologie, marketing, ce qui n’a rien à voir avec la musique en elle – même.
SN : Comment avez-vous découvert Fela ?
MP : En 1991, en écoutant du hip hop. X Clan avait un morceau dans lequel ils samplaient « Sorrow, Tears and Blood ». Le hip hop de la fin des années 80 et du début des années 90 est à l’origine de ma découverte du funk. On cherchait à trouver qui samplait quoi, on cherchait les originaux. On achetait des mixtapes, on fouillait les notes des livrets sur les disques. C’était difficile à l’époque de trouver des albums de Fela aux Etats – Unis. Ceux qu’on trouvait étaient les plus difficiles pour quelqu’un qui découvrait cette musique, les moins immédiatement abordables. Et puis, j’ai commencé à jouer avec Gabriel Roth (Monsieur Daptone Records, l’homme derrière Sharon Jones). Gabe a écrit plein de chansons pour nous, pour Sharon, pour les Daktaris. On allait chez son pote français Philippe Leman (fondateur de Truth And Soul Records et premier batteur d’Antibalas) qui est un collectionneur fou. Il avait des tonnes de disques de Fela. On écoutait tout ; les morceaux, les structures, les solos, les différentes couches de son… malgré la qualité douteuse des enregistrements.
SN : Vous avez joué avec d’anciens musiciens du Maître. Tony Allen, par exemple…
MP : Quand on a rencontré Tony, on était comme des étudiants, on prenait des notes. On a aussi joué avec le pianiste Deli Soshemi qu’on a fait venir à NY. Quand Fela était en prison, il y allait, notait les arrangements des nouveaux morceaux et rentrait au Shrine (le club / camp de base de Fela) pour transmettre ces notes au groupe. Tony et lui nous ont transmis les secrets de fabrication de l’afrobeat. Mais il y avait un réel échange. Ils ont appris nos chansons et nous, on apprenait les leurs. Et on jouait ces morceaux des centaines de fois.
SN : Fela était important parmi les dj’s de NY à l’époque…
MP : J’aimais beaucoup le travail des Masters At Work, avec Wunmi notamment. Il y avait aussi la soirée « Jump & funk » organisée par Dj Rich Medina… l’afrobeat, c’est un truc bizarre pour les dj’s … comme les morceaux durent 15 minutes, ils ont le temps de draguer une fille, de fumer une clope, d’aller boire un verre avant de passer au morceau suivant (rires).
SN : parlons du nouvel album. Les sons industriels, les influences punk, c’est le résultat du travail avec John McEntire (le producteur de Security) ?
MP : « Beaten Metal » et « I.C.E » sont des compositions de Stuart Bogie, notre sax ténor. Il apporte cette énergie. Ca peut paraître hors contexte sur un album d’Antibalas, c’est vrai, mais l’attitude … (il réfléchit) Tu sais, Fela était punk. Il faisait du punk dans le contexte de Lagos plutôt qu’à Londres ou dans le Lower East Side, mais son attitude était punk.
SN : Pourquoi avoir travaillé avec John McEntire ?
MP : Pour l’expérience. On a pensé à plusieurs producteurs. Avant, on allait en studio et c’était des musiciens qui faisaient le job d’ingénieur. C’est compliqué. John, c’est un magicien, un maître. Il connaît tout sur tout. Les micros, les consoles, avec lui, le studio devenait un outil en soi. Avec l’album précédent (« Who is this America » paru sur RopeADope Records), on avait changé de méthode de travail. Le disque contenait plus de travail de post – production par exemple, était mieux produit, plus pensé. On voulait continuer dans cette voie et non arriver en studio et enregistrer 15 morceaux comme on les joue sur scène. Avec John, on a pu déléguer des décisions difficiles. C’était plus facile pour nous. Plus confortable.
SN : Vous avez changé de label et signé un nouveau contrat. Pourquoi avoir choisi Anti ?
MP : Plusieurs labels se sont montrés intéressés par nos services. Et moi, en tant que musicien, je fais moins confiance aux labels qu’auparavant. Il y a de plus en plus de disques, de groupes, qui sortent. C’est difficile de sortir du lot. Anti était très enthousiaste par rapport à notre musique. Mais ils vont souffrir . Nous promotionner n’est pas chose aisée. On n’a pas de single immédiat …
SN : C’est au programme de sortir un format single ?
MP : On y travaille. Mais ce n’est pas simple. Ce type de format ne rentre pas dans notre architecture musicale. Chez nous, les solos durent 3 minutes et les premières paroles arrivent après 5 ou 8 minutes. Comment arriver à faire passer notre message aussi vite qu’en 3 minutes ? On envisage la musique comme le sexe, les préliminaires doivent durer (rires).
SN : Vous refusiez dans le temps de jouer dans des salles « commerciales ».
MP : C’est vrai. Ca a changé mais je suis prêt à retourner dans des salles non commerciales. Seulement, la réalité commande de dire qu’on a besoin d’argent pour continuer à exister. On n’a pas de mécène derrière nous pour nous donner un chèque et nous dire « allez- y, continuez ».
SN : Chaque album devient de plus en plus abrupt, plus difficile que le précédent.
SN : Les albums ne sont pas unifiés, c’est vrai. C’est parce que tout le monde compose. Il y a une esthétique globale mais chaque compositeur apporte son esthétique au groupe. Il y a donc plusieurs esthétiques sur le disque. On doit trier. Faire une sévère sélection des chansons que l’on a à disposition. On compose, on teste les morceaux sur scène, on réécrit, on va en studio, on enregistre. Et régulièrement, les arrangements changent en cours de processus. Avant, on allait en studio enregistrer des morceaux mille fois joués en concert, ça sonnait vraiment live. Maintenant, on a envie d’autre chose. De quelque chose de plus fini, de moins brut.
SN : Le choix de l’afrobeat était-il évident au vu de vos nombreuses influences ?
MP : Au départ, le choix consistait à garder le groupe ensemble. Philippe (Leman, le premier batteur du groupe) était plus à l’aise avec l’afrobeat qu’avec des grooves latins par exemple. De plus, on n’avait pas, à l’époque de joueur de congas. Mais, on est ravis de venir avec ce type de sons, de textures.
SN : Vous avez joué avec des groupes de rock comme les Yeah Yeah Yeahs ou encore TV On The Radio.
MP : On est amis avec eux depuis l’université. On a commencé ensemble, au même endroit. Antibalas, Sharon Jones & the Dap Kings, TV … Ces groupes essaient de sortir du format classique du rock. Deux guitares, une basse , une batterie … Le guitariste Dave Sidick a un studio qui s’appelle « Stay Gold ». On y travaille parfois. Ils nous appellent régulièrement pour poser des cuivres sur leurs morceaux ou leurs productions pour d’autres artistes.
SN ; Quel est le futur d’Antibalas ?
MP : Je pourrais jouer chaque jour avec ces gars. Mais tourner, c’est dur. Dire au revoir aux gens qu’on aime, à nos familles, c’est difficile. S’agglutiner dans un bus, tout ça … On tourne 4 mois par an. Et je vieillis de 2 ans en 4 mois. A chaque tournée. Etre nombreux est difficile à cette époque. Mais, on va continuer à jouer et à tourner tant qu’on a la possibilité de le faire.
SN : Merci beaucoup.
Propos recueillis par Miles Marley et Philippe Coicou
ANTIBALAS AFROBEAT ORCHESTRA : SECURITY (ANTI/PIAS)
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