LA RUMEUR : LE MARCHE DE LA CONTESTATION

« Du cœur à l’outrage », c’est sûr … de la tension, des paroles assénées comme un froid constat. Le troisième album du groupe sonne comme une gueule de bois post-électorale. Mal de tête, mal au bide, un sourire narquois mais un peu amer … le résultat de la saoulerie post – émeutes. D’un alcool fermenté avec du "je vous l’avais prévenu" et une pointe de " on a que ce qu’on mérite". Les bronzés font du rap fâché, ironique. La Rumeur fait incontestablement partie de ce que le groupe appelle « le Marché de la Contestation », marché qui leur donne une raison de vivre et les fait vivre. Ekoué, Hamé et les autres membres du band sont intarissables sur le sujet Sarkozy, les raisons de son élection, les travers de la « Francafrique », la situation des quartiers. Malheureusement, ils se montrent moins prolixes lorsqu’il s’agit de parler de musique, de rap. A l’occasion de leur présence à Bruxelles pour un concert aux Nuits Botanique , on est allé à la rencontre de Ekoué.
Comment expliquez-vous que la France d’en bas, celle des exclus, celle des banlieues, n’a pas été assez forte, malgré des associations appelant à voter, n’a pas été assez forte pour contrer Sarkozy ?
Le rapport de force était parfaitement inégal face à une propagande d’état orchestrée par TF1. C’est une puissance digne d’un parti politique d’état. Nous, avec La Rumeur, on fait partie des gens qui sont persuadés que tout était joué d’avance. Comment explique-t-on qu’un homme qui a précarisé le pouvoir d’achat et rendu la société française ultra anxiogène et extrêmement violente se retrouve élu président avec 53% des suffrages ?
Vous avez tous voté au sein de La Rumeur ?
Pas tous, non. Certains n’y ont pas cru. Ségolène Royal, c’était la politique du moins pire mais ça nous donnait du répit, de souffle et d’espoir pour continuer, s’affirmer dans nos choix et affûter nos armes. Dans les débats, Le candidat Sarkozy parle d’immigration et d’identité nationale en oubliant de nous dire que l’immigration est le plus pur produit de la politique clientéliste, affairiste, mafieuse et colonialiste qu’elle a mené depuis les indépendances. La France a un pré – carré à préserver en Afrique. A tout prix. Même celui du sang et des trahisons. Cette situation plonge l’Afrique dans le désarroi le plus complet alors qu’on sait que le continent est le plus riche potentiellement. Les thèmes de campagne ont oublié de parler du rapport qu’entretient la France avec les pays qui génèrent ces grosses vagues d’immigration. On n’a pas parlé des vrais enjeux. On n’a pas posé les vraies questions comme le rôle de la France en Afrique par exemple. C’est arrivé à un haut niveau ce caricature.
La chanson Nature morte, extraite de votre nouvel album, commence par Qu’as-tu as me dire de positif sur la France et son passé de colon ?
La France a unanimement condamné l’ingérence et l’impérialisme américain au Moyen-Orient et à plus forte raison en Irak. Personne n’est dupe. On sait que ce sont pour des questions purement pétrolières. Mais lorsque la France fait de même en Afrique, on n’en parle même pas du bout des lèvres. On ne balaie pas devant notre propre porte. 80 % des Français s’imaginent encore que l’immigration est un produit de la sécheresse et des maladies.
Est-ce qu’un film comme Indigènes a ouvert les yeux ?
En tout cas, ça ne les a pas refermés. Ca contribue à faire évoluer le débat.
La Rumeur est plus que jamais en résistance. Pas un candidat n’a dit un mot sur la culture ou sur les intermittents du spectacle. Concrètement, qu’est-ce que ça va changer pour vous ?
Grâce à Dieu, on vend des disques, on fait des concerts et on s’auto organise. Nous sommes dans l’auto gestion depuis 10 ans. Je pense que les assistés sont ceux qui sont au pouvoir. Ceux qui sont assistés par l’argent du pétrole, ceux qui s’octroient des salaires colossaux et qui sortent avec des « golden parachute » phénoménaux.
Les élus du peuple soignent les maux de la société au même titre qu’un médecin soigne des pathologies. Cette rhétorique qui consiste à montrer du doigt le plus faible, à montrer du doigt les banlieues, à montrer du doigt les clochards et les assistés me fait mal.
Quand je vois Sarkozy se la couler douce sur un yacht à Malte, je me dis que même un parrain de la mafia n’oserait pas afficher son mépris à la gueule du peuple avec une telle arrogance, une telle indécence. Encore une fois, les Français qui ont voté pour celui qui a plombé le pouvoir d’achat auront la situation qu’ils méritent. On va continuer à faire du rap, on a certains projets, nos plans B. Mais pour l’instant, nos regards sont plus tournés vers l’Afrique que vers la France.
L’album « Regain de tension » était très sec, froid, minimaliste et paranoïaque. C’est parce que vous Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, vous avait collé un procès pour outrage ?
« Regain de tension » a le souffle d’une émeute. C’est un album rêche, comme la situation qu’on a connue en novembre 2005 et qui était tristement prémonitoire. Le contexte est à présent le même. La violence est toujours aussi palpable.
C’est vrai que le ministre de l’intérieur nous a traîné au tribunal pour diffamation publique envers la police nationale. En fait, Hamé avait écrit un article en 2002 sur cette espèce hystérie sécuritaire. Il dénonçait l’abus de pouvoir de la police et la phrase incriminée était « le ministère de l’intérieur ne fera jamais état des centaines de nos frères abattus sous les balles de la police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété». Le terme assassin, au regard de la loi, a un caractère diffamatoire. Nous avons gagné en appel et en première instance et aujourd’hui, Sarkozy se pourvoie en cassation.
Ce nouvel album « Le cœur à l’outrage » est peut-être moins froid mais toujours aussi énervé…
C’est La Rumeur. Il y a le rap de divertissement (Diam’s, Vitaa, …),et il y a des groupes comme nous. Cet énervement et cette anxiété qui se lit dans cet album est absolument légitime. Notre part de travail, en tant que rappeur, est de refléter fidèlement un environnement précis. Le spectre des émeutes plane toujours sur les quartiers. Aujourd’hui, avec Sarkozy au pouvoir, on a toutes les raisons d’arriver avec ce type d’album.
Le cœur a l’ouvrage est le disque dont nous sommes le plus fiers parce que nous avons esthétisé notre rage et notre colère. C’est l’aboutissement de la seconde trilogie. C’est une suite logique. Le fond de La Rumeur est noir mais la forme reste ludique. … On veut rendre le rap aux quartiers … Notre job est de décrire fidèlement un environnement précis. Et les choses sérieuses vont commencer.
La production de cet album est plus groovy, c’est une réaction à l’aridité de l’album précédent ?
On ne compare pas nos albums. Chaque album appartient à un contexte.
Ressentez-vous toujours l’urgence dans le rap actuel ?
Clairement, non ! Mais, ça va changer. On va la sentir. Le bling bling, les montres à 20000 Euros , les manteaux de fourrure, c’est indécent. Ca n’aura plus lieu d’être. Il va y avoir une re – politisation du rap. Claire et radicale. On met aujourd’hui en avant le rap qui parle aux mômes. On oublie le rap qui pense , qui n’oublie pas de dire des choses.
Etes-vous prêts à monter au créneau médiatiquement ?
Bien sûr, si on nous pose des questions, si on nous tend le micro, on ira répondre. Même si on considère que le rap n’exprime pas sa subversion dans le débat électoral… Quand Joey Starr ,que j’aime bien au demeurant, appelle à voter pour Ségolène Royal ou s’affiche avec Besancenot, c’est du show business… je ne le vois pas du tout marxiste Joey … c’est naïf comme démarche même si l’intention est bonne.
Propos recueillis par Philippe Coicou.
