“J’AI ENVIE D’ÊTRE DERANGEE”
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Discrètement, depuis 10 ans, elle poursuit son chemin, éprise de liberté, d’indépendance. Amoureuse des musiques, elle conçoit son art comme un mélange de couleurs et d’ambiances. Et revendique la nécessité pour des musiciens d’avoir « des choses à dire. Sans choses à dire, c’est nettement moins intéressant. C’est stérile ».Elle vient de remporter le prix des Octaves de la Musique, catégorie jazz. Prix, dont, dit-elle, « je n’attends rien. Ca m’a permit de rencontrer des journalistes. Seuls les vainqueurs du machin-là, l’oiseau (sic), pouvaient jouer sur scène donc j’ai pu me produire devant eux. C’était ça le plus intéressant pour moi. Jouer ». Meet Mélanie De Biasio. Femme de tempérament.
Rendez –vous est pris dans un bistrot du centre. Les bars sont « les meilleurs endroits pour rencontrer des gens. C’est d’ailleurs dans un bar que j’ai rencontré Steve Houben ». Elle est à l’aise face au magnétophone, d’autant plus à l’aise que « j’adore parler. D’autre part, je n’ai rien à défendre. Juste un truc à proposer ». Elle offre son sourire, sa disponibilité, son univers musical et personnel aussi. Fait de jazz, mais aussi de funk, de reggae, de rock. « J’ai commencé par faire du rock. J’avais envie, pour cet album, de ce grain roots que Pascal Paulus amène avec ses claviers vintage car il a joué dans des groupes reggae, funk. C’est ça mon background, ce que j’ai écouté depuis très longtemps. Mais, j’aime aussi le côté Bill Evans qu’amène Pascal Mohy, j’aime son touché, cette sensibilité jazz ». Ses gestes sont souples, aériens. Elle rit, parfois, et sourit, souvent. Rosit des compliments qui lui sont faits. S’exprime clairement, défends fermement son point de vue bec et ongles (rouges). « J’ai un côté très sauvage en moi, qui s’exprime partiellement par la douceur. Mais attention, je ne suis pas douce tout le temps ». Flamboyante. Comme les chanteuses qui l’influencent : Nina Simone, Betty Davis, Abbey Lincoln ou Siouxie. « Il ya du caractère, beaucoup de force, dans ces femmes. Elles m’inspirent car elles ont quelque chose à dire, elles ont un engagement ». Mélanie revendique la prise de risques et l’inconfort comme démarche artistique tout en reconnaissant que de très belles choses peuvent surgir du confort. « Je me suis entourée de ces musiciens-là parce que j’ai envie d’être dérangée, bousculée. Je n’ai pas le besoin d’être confortable, je n’ai pas envie d’être confortable. C’est difficile parce que cette notion est instituée de nos jours. Le bonheur n’est pas confortable en soi. La musique non plus. S’il y a des moments d’inconfort et que ce qui en sort est magique, c’est la plus belle chose qui soit ».
Le truc en question, c’est cet album intitulé « A Stomach is burning ». Né de 5 répétitions et 3 jours d’enregistrement. D’une première expérience de studio en live, quand tous les musiciens jouent ensemble (« j’étais tétanisée par le studio »). Né d’une envie « de rassembler les troupes. On avait les compositions depuis un petit temps. Je jouais avec P. Paulus et Pascal Mohy en duo, chaque duo dans son coin. Avec Axel aussi. Mais on n’avait vraiment rassemblé les troupes. Je savais que je les voulais pour enregistrer l’album. Teun (Verbruggen, Batterie), Axel ( Gillain, contrebasse), les Pascal (Mohy et Paulus, piano et claviers), ce sont des musiciens sauvages dans leur interprétation, de par leur liberté. Je savais que ça allait bien fonctionner entre eux parce qu’ils avaient déjà joué ensemble dans divers projets. On a eu 5 répétitions avant le studio pour définir et apprendre les compositions, les digérer et réussir à en sortir aussi. Ils ont vite emmagasiné, probablement à cause de la pression. Ces gars, j’ai appris à les leader sans les figer, qu’ils se sentent investis dans la musique, qu’ils y mettent leurs idées. On était obligés de se faire confiance parce qu’on ne savait pas vraiment où on allait aller. Je n’ai pas voulu faire un album de chanteuse, dans lequel je m’égosille et je montre ce que je sais faire. Je ne voulais pas faire quelque chose de pré – mâché. Je voulais amener un son nouveau. Sortir du carcan du chant jazz actuel. Au risque de paraître présomptueuse, je crois que c’est plus un disque de musicienne qu’un disque de chanteuse. Je n’en fais pas des tonnes parce que la prise de risques était tellement grande que je n’avais pas envie de prendre des risques au niveau du chant ». Derrière la douceur apparente du disque, il y a quelque chose d’abrasif. Steve Houben : « L’album est nettement moins doux qu’il n’y paraît au premier abord. Mais cette violence s’exprime mieux sur scène. Probablement parce que c’est son premier disque, elle n’a pas voulu que ce soit trop visible ».
Mélanie vit cet album comme une libération, une ouverture. Défendre ce projet sur scène prend du sens à partir du moment où « On commence à se lâcher maintenant. Il y a plus de prises de risques. Plus on joue, plus on est à l’aise. Au départ, on devait tout apprivoiser parce qu’on ne répète pas régulièrement faute de temps. Notre son, le son de l’endroit où l’on joue. ». Les premières représentations publiques ont eu lieu au Music Village. « On y a pris une résidence pendant 3 mois à raison de 2 dimanches par mois. On a beaucoup appris là – bas. Notamment à être maître du son que l’on sort ».
Le « Parrain », Steve Houben, compare sa personnalité à celle de Miles Davis. Belle référence. Beau compliment. « Elle a une grande violence et une grande profondeur en elle. C’est une bosseuse, elle est très exigeante, elle a le courage d’oser, elle sait ce qu’elle veut obtenir de ses musiciens et les convainc d’aller dans la direction qu’elle souhaite. Elle refusera d’aller faire des choses quand elle sait que les conditions ne sont pas réunies pour que ce soit bien. C’est une musicienne rare ». Un proche renchérit : « Je la trouve très juste, très honnête, par rapport à ses humeurs, à ce qu’elle a envie d’exprimer. Elle le fait sans chichi, sans chipoter. C’est une Musicienne avec un M majuscule. Elle m’épate par son intégrité. Elle va toujours vers ce qui ne lui semble pas facile. Elle n’a jamais choisi la facilité. »
Steve Houben apparaît discrètement sur l’album. Mais n’est pas régulièrement présent lors des concerts. « Je n’en ai pas envie parce que j’aurais tendance à me cacher derrière lui. Quand il n’est pas là, je suis obligée d’assumer mon rôle de leader. Je l’emmène de temps en temps, pour des concerts importants. S’il venait tout le temps, ça banaliserait le truc. Mais quand il vient, ça amène une autre couleur ». La rencontre s’est faite de façon naturelle. « Il ne m’avait jamais entendu chanter. Il m’a écouté parler et il m’a engagé. On a fait une trentaine de concerts ensemble. Des standards. C’est son projet, son groupe. J’arrivais avec mes partitions et un, deux, c’est parti… C’était une excellente école parce qu’il fallait que j’arrive au concert, sans répéter, sans connaître les musiciens avec lesquels je vais jouer et que je fasse mon truc. ». C’est grâce à Steve Houben qu’elle rencontre les gens du label Igloo. Qui lui laissent les coudées franches pour faire ce qu’elle désire. Choix judicieux puisque l’album se vend plutôt bien. « On a fait un premier pressage de 1000 exemplaires et on a dû en faire un second . On a été séduit par sa personnalité, par son talent. Jamais, on ne l’a dirigée. Elle se dirige très bien toute seule. On l’a accompagnée au point de vue de la promotion, c’est tout »
Le disque est une étape vers autre chose. Un passage très important. Consciente des choix qu’elle aura à faire à l’avenir, Mélanie . Revêche. Sereine aussi. « Je refuse le formatage. Je sais comment plaire, comment jouer la vamp. Mettre des hauts talons, des bas – résille. Je l’ai déjà fait. Mais, je n’ai pas envie de mettre cela en avant. J’avais trop mal aux pieds avec ces pompes (rires). Je veux avoir le choix de montrer mon cul si j’en ai envie. Pas dans le but de vendre. A ce propos, le label a été parfait. Ils ne m’ont rien demandé de ce genre ». Elle se reconnaît peu dans la scène jazz actuelle. N’y trouve que trop peu de vie, d’engagement, de choses à dire : « Au niveau du chant, c’est hyper léché, trop pop et trop propre, ça n’a pas de c**, pas d’engagement. Il faut faire quelque chose qui soit consommable. La production met la voix en avant,il ne faut pas déranger l’auditeur. »
Mélanie De Biasio a faim d’expériences diverses. Gourmande. « J’ai envie de tout. D’acoustique, de sons plus vintage, de faire de l’électro… A condition qu’il y ait une écoute. Que les gens avec lesquels je travaille soient sur la même longueur d’onde que moi. Je suis consciente d’avoir encore plein de choses à apprendre et plein d’expériences à faire». Pascal Paulus, son pianiste : « Elle doit continuer comme elle le fait maintenant. Elle veut explorer plein de styles musicaux. Il y a des choses dans ce disque qui sont les bases de ce qu ‘elle fera plus tard dans d’autres travaux »
Le mot de la fin pour le « Parrain » : « D’ici quelques années, elle va casser la baraque. Peut-être avec d’autres projets, d’autres styles musicaux. Il faut qu’elle acquière de la confiance en elle. Et elle va y arriver ». C’est certain .
Philippe Coicou
Mélanie De Biasio : « A stomach is burning ». (Igloo / Sowarex)
En concert à Bruxelles le 18 août durant le festival Euritmix

