SHARON JONES : ON EST CONSTRUITS POUR DURER …

Crédit Photo : Dulce Pinzon
Strictly Niceness : En écoutant l’album, on a l’impression que le temps s’est arrêté en 1969.
Sharon Jones : C’est vrai. On est très attachés à cette époque, ce son. Stax, Muscle Shoals, Motown … Nous ne voulons pas incorporer de sons modernes à notre travail, on est ancrés dans ce son traditionnel. On adore le tout – analogique. Quand Gabe (Roth, bassiste, compositeur et fondateur du label Daptone) achète du matériel, il n’achète que des machines anciennes. Tu sais, les Dap Kings et moi ne nous retrouvons pas dans cette « soul » moderne hormis peut – être Erykah Badu ou Jill Scott dont on n’écoute pas les albums mais qu’on entend avec plaisir à la radio. Ça me hérisse quand je vois Snoop Dogg arriver aux Awards (récompenses de la musique aux USA) et qu’il parle de putes et de chiennes. Aux Awards, soyons sérieux ! On vit dans une époque bizarroïde…
SN : Vous avez quitté le son cru, deep funk des deux premiers albums pour un son plus soul, plus chaud.
SJ : Oui, nous voulions aller vers quelque chose de plus soulful, de plus proche cette tradition de la soul. Que le disque soit plus mature aussi. On fait ça depuis plus de 12 ans, c’est normal que l’on souhaite grandir.
On a enregistré le premier album (Dap Dippin’ with) dans un studio de 4 mètres sur 5. « Naturally » (le second album) a été enregistré dans le studio actuel mais entre temps, on a acheté des machines, amélioré l’infrastructure. On a aussi beaucoup tourné (près de 300 concerts en 2 ans et demi. NDLR).
SN : « Answer me » est un vrai gospel. Est-ce un moyen de retourner à tes racines musicales ou une affirmation de tes croyances religieuses ?
SJ : Les deux. C’est un gospel que je chante à l’église depuis que je suis enfant. Les autres chansons sont toutes composées par Gabe, à l’exception des reprises qui sont sur les albums précédents.
SN : Tout arrive en même temps. Tu as tourné avec Lou Reed sur « Berlin », le son « Daptone » est demandé partout, MTV et CNN viennent visiter votre studio…
SJ : C’est vrai. C’est dû au travail que les garçons ont fait pour Amy Winehouse. Cela nous donne une visibilité que nous n’avions pas avant. Visibilité qui ne fait qu’augmenter d’ailleurs. Mais, ça fait 12 ans qu’on travaille ce son, et on le travaillera encore dans 12 ans. Nous, on est construit pour durer… Amy … Je n’en suis pas sûre. Je lui souhaite le meilleur cependant.
À propos de la tournée « Berlin’ , j’ai tourné avec eux aux Etats-unis, je devais venir en Europe, mais on m’a proposé de participer à un film avec Denzel Washington et Forest Whitaker (The Great Debaters, dans lequel elle chante et a un rôle), j’étais donc coincée et l’expérience n’a pas duré aussi longtemps que prévu. Et l’on a fait l’album.
Cela dit, je suis ravie de ce qui arrive (large sourire). J’ai travaillé pour ça depuis que je suis enfant. J’ai toujours voulu être sur scène. J’ai toujours fait de la musique. Et j’entendais toujours : "tu est trop petite, trop noire, trop ronde, trop âgée … " . Je ne vais pas bouder mon plaisir. J’ai eu des jobs pas faciles comme gardienne de prison. Il fallait que je gagne ma vie puisque la musique ne me le permettait pas. J’avais donc mon job, et quelques projets musicaux sur le côté dont des orchestres de mariages pour arrondir les fins de mois. Que ça se passe pour moi à 51 ans passés est un pur bonheur dont je profite à chaque instant. Il faut cependant savoir qu’on ne gagne pas des montagnes d’argent. Quand ma voiture casse, je suis dans la m*** . On est indépendants, on vend nos disques aux concerts, via Internet. Mais le premier album a vendu 50 exemplaires en première semaine à sa sortie, le second a vendu 500 copies, et celui-ci 5000 … Précédemment, on tournait entassés dans une camionnette avec le matériel, maintenant on a un vrai tour bus … On grandit … Et, encore une fois, on ne boude pas notre plaisir.
SN : Comment as-tu rencontré Gabe ?
SJ : A l’époque où ils avaient Desco Records, j’avais fait un essai pour enregistrer des chœurs pour Lee Fields. Ils étaient fans de soul et de funk et cherchaient un artiste « à la » (en français dans le texte) James Brown. Ils m’avaient dit que c’était très bon mais ils voulaient avoir plusieurs tessitures de voix et plusieurs harmonies. Je leur ai répondu que je pouvais les faire toutes. Ils ont ri puis, en se rendant compte que c’était vrai, ils m’ont engagé et on a continué à travailler ensemble. On a fait plusieurs 45 tours, puis « Dap Dippin’ ». L’aventure continue.
SN : Tu as enregistré des morceaux de house garage aussi …
SJ : Oui, tu es bien renseigné … C’était du bricolage … Et ces morceaux ne sont jamais sortis. Je ne serais pas surprise de les voir réapparaître un de ces jours (rires)…
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak)
