ALI SHAHEED MUHAMMAD : 50 CENTS EST AUSSI INTELLIGENT QUE BILL GATES …
Ali Shaheed Muhammad était à Bruxelles pour souhaiter bon anniversaire à la Zulu Nation chapitre belge. Ali, c’est le producteur de A Tribe Called Quest, séminal groupe hip hop originaire de New York , aux ambiances jazzy et aux paroles conscientes et afro-centriques. De « People’s instinctive travels … » à « The love movement », en passant par Lucy Pearl et ses propres productions, Ali Shaheed Muhammad, mine de rien, occupe le terrain depuis près de 20 ans en ayant participé à quelques – uns des plus importants disques de l’histoire du mouvement hip hop. De ses croyances à la technologie, de l’industrie du disque à son évolution personnelle, Ali Shaheed parle de tout. Affable et souriant. Rencontre tard le soir au lendemain des agapes.
Strictly Niceness : Te rencontrer c’est un peu comme revoir un copain d’enfance dont on aurait perdu la trace et ce parce que je suis fan depuis des années. Que s’est-il passé depuis Lucy Pearl ?
Ali Shaheed Muhammad : Après LP, j’ai fait mon premier album solo, monté un label, à présent, je travaille sur mon second album … j’ai été occupé. Discret mais occupé.
SN : N’est-ce pas ennuyeux à la longue que les gens viennent te parler de ATCQ plutôt que de ton présent ?
ASM : Non, c’est flatteur. On n’avait pas conscience, à nos débuts, de l’importance que ce groupe prendrait et de l’influence qu’on aurait sur les gens à travers le monde. Il y a plein d’artistes qui ne sont pas dans notre cas, qui n’ont pas touché autant de monde. Ce n’est pas ennuyeux d’entendre les gens me parler d’ATCQ. Et on doit être conscients de la bénédiction, de la chance que cela représente. C’est une chance énorme. Il y a un vers du Coran qui traite de cela. De quelles bénédictions du créateur tu nies et desquelles tu profites. Il ne faut pas renier la chance. Ce serait idiot.
SN : N’est – ce pas idiot de ne regarder que le passé et de ne pas se concentrer sur l’avenir ?
ASM : Absolument. Vivre dans le passé peut te faire oublier de progresser en tant qu’être humain. Tu dois être conscient de ton passé mais aussi préparer ton futur. L’un sert l’autre. A propos de ATCQ, nous n’avions pas l’intention de refaire quelque chose ensemble. Ceci dit, on ne sait jamais … Mais on avance. On est contents que les gens nous en parlent. Ce qui est sûr, c’est qu’on a touché les gens, et ça, c’est bon à savoir.
SN : Ca ferait plaisir un album de Tribe. Est-ce possible ?
ASM : Tout est possible mais on a rien de prévu. Dieu seul sait … Il n’y a pas de plans concrets. On a tourné encore l’an passé ensemble. Q Tip me dit toujours qu’on a un vingtième anniversaire à fêter. Et moi je suis là : « Je ne veux pas le savoir ». On veut faire quelque chose de spécial mais on ne sait pas quoi. Et Phife (Dawg) étant malade, on ne peut, ni ne veut rien faire tant qu’il n’est pas guéri.
SN : Est-il encore possible en 2007 de faire des albums comme « People’s instinctive « ou « 3 feet high and rising » avec les lois concernant le droit d’auteur ?
ASM : On ne pourrait pas refaire un disque du genre avec la même formule. Ce ne serait pas possible. On a trop appris. Quand on était jeunes, on ne savait rien, tout était neuf, chaque expérience … le studio, les ingénieurs, … tout était neuf … Maintenant, on est plus vieux (il réfléchit) c’est comme un bébé. Il ne connaît rien de la vie donc tous ses gestes sont purs, mais il apprend. On ne pourrait pas refaire ça avec les mêmes intentions. C’est dur à dire. Mais, ce qui reste intact, c’est notre amour de la musique et notre envie de nous confronter à nous-même, à l’industrie du disque. Avec ce genre d’envie, si Dieu le veut …
SN : Tu est très croyant. N’est-ce pas difficile d’être croyant quand on voit ce qui se passe autour de nous ?
ASM : J’essaie d’être le meilleur croyant possible. Mais, non, ce n’est pas difficile. Dieu dit que si tu prends tous les arbres de la terre pour en faire des stylos et toute l’eau pour la transformer en encre, tu ne pourrais pas transcrire toutes les bénédictions qui te sont données chaque jour. Il y a plein de choses négatives qui se passent mais aussi de très belles. Tout dépend de comment tu te positionnes comme homme et comme croyant, comment tu vois ces événements. L’un de mes oncles a récemment perdu beaucoup dans des inondations. 40 ans d’objets, de livres, de vie. Il était déprimé mais, à présent, il retrouve confiance. Il m’a dit : « Regardes nos amis de San Diego, ils ont vraiment tout perdu. Moi, j’ai encore un toit». Ceci est un exemple de comment tu te positionnes.
Pour moi, je ne suis pas où je voudrais être mais si je voulais être parfait, je deviendrais fou. A 19 ans, tu ne te poses pas autant de questions. Tu profites de la vie. Maintenant, à 37 ans, je deviens plus sage, plus mature, je pense et parle différemment. Mais ne crois pas que je sois parfait, je suis un foireux de première (rires).
SN : Collectionnes-tu toujours les disques ?
ASM : Je suis passé au format digital … je suis tout à fait converti, désolé (rires) … On dit que le format digital a, en quelque sorte, rendu obsolète le vinyl. J’ai toujours suivi les évolutions technologiques. Toujours. J’ai toujours mon lecteur à bandes 8 pistes qui est fonctionnel (c’était un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. NDLR), mon deck cassette et ma platine à la maison mais bon … il faut vivre avec son temps. La dynamo de Thomas Edison est, disons, quelque peu dépassée (rires). Elle existe mais elle st dépassée …
SN : Utilises-tu toujours des samples quand tu produis ?
ASM : Bien sûr. C’est l’essence même. On ne peut pas enlever ça au mouvement. Mais, j’encourage les gens à pratiquer des instruments, à jouer afin que l’esprit de la musique ne meure pas. Il existe un nombre infini de disques à sampler. Mais ce que nous aimons dans ces parties que l’on sample, c’est l’émotion que ces musiciens y ont mis. Si le sample n’est qu’une béquille sur laquelle s’appuyer, ce n’est pas bon. L’esprit et la lettre se perdent. C’est pourquoi j’encourage tant à sampler qu’à jouer d’un instrument. Avoir une science de la musique permet de mettre une émotion personnelle dans ta musique. Moi, je tente de faire les deux. Je sample et je joue.
SN : Je trouve que ce mouvement s’appauvrit. Les lyrics ne ressemblent plus à grand-chose, la musique devient majoritairement insipide. Quel état des lieux fais-tu du mouvement ?
ASM : Ca ressemble à ce qui se faisait aux premiers jours du rap en terme de lyrics. Les gars rappaient sur ce qu’ils avaient, leurs possessions. Ils étaient flamboyants, arrogants. C’est similaire à ce qui se passe maintenant. Quand KRS One et Public Enemy sont arrivés, ça a changé la donne. Non qu’ils tapaient sur ce qui s’était fait avant eux, mais dans un sens ils prêchaient contre ces arrogances, contre ce qui se passait à l’époque. On est revenu à ces débuts. Je crois que c’est une question de cycles… (il réfléchit) Je crois que quand une société ne se bat plus, ne lutte plus, à un certain point, elle manque de spiritualité, d’unité puisqu’il n’y a plus de combat. Plus d’objectifs communs et similaires. Dans le business, cette imagerie de richesse propagée par l’industrie rince les cerveaux des gosses. C’est ce cycle qu’il nous faut combattre pour l’instant.
SN : Ce cycle est dangereux non ? Il y a plein de luttes partout …
ASM : Ce qui est dangereux, c’est l’image monolithique de cette soi-disant richesse, de cette imagerie. Pour voir ceux qui font de l’argent comme ça en dealant, il faut aussi regarder ceux qui n’en font pas de cette manière – là. Quand tu fais du street money, c’est au détriment de ta communauté, de toi – même. Les conséquences de ce type d’acte qui ne sont pas montrées. La prison, etc … On montre le côté flamboyant des choses, les bijoux, les bagnoles… Pas le moche. Quand on est arrivé, il y avait un équilibre entre ces courants. Cette belle vie et les risques inhérents à celle-ci. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Tout ce qui est montré à la télévision, sur You Tube, etc, désensibilise les mômes. Ils ne voient plus la pauvreté, la lutte contre celle-ci. Donc, il n’y a pas d’unité, plus de conscience collective. Quand le gouvernement américain a voulu prendre ces lois sur l’immigration des Latinos, ils se sont groupés, ils se sont défendu. Ils ont manifesté par centaines de milliers dans toutes les villes américaines. Nous, les Blacks, on a perdu cet esprit de corps parce qu’ on ne se rend plus compte de ce qui se passe ailleurs. Au Darfour par exemple. Bien sûr, ce n’est pas comparable. Mais, ceux qui luttent au quotidien ne voient pas l’utilité de l’unité. Ceux pour qui les choses ne vont pas mal, ceux qui se battent pour changer les choses au niveau politique, ne parviennent pas à construire cette unité, cet esprit de corps. C’est pareil au niveau du hip hop. Il n’y a pas de leadership dans ce sens. Il nous revient à nous, gens plus âgés, de parler aux gamins, de tenter de diriger, d’orienter leur énergie. De leur dire qu’on les comprend, qu’on sait d’où ils viennent. Qu’on sait que leurs parents n’ont matériellement pas le temps de s’occuper d’eux, qu’on sait que les maisons de jeunes sont en train d’être fermées, qu’il y a de moins en moins de programmes éducatifs pour eux, etc … C’est à nous de prendre cette place de « parents », de les guider. Il nous faut comprendre dans quel environnement ils vivent. De quoi ils souffrent … être là, à l’écoute.
SN : 50 Cents peut-il prétendre prendre ce rôle ? C’est un exemple bizarre non ?
ASM : 50 est aussi intelligent que Bill Gates. Il est super malin. Il parle le langage des jeunes. Cela ne me dérangerait pas d’avoir 50 comme modèle vu qu’il est malin. Il a réussi à retourner une situation très difficile à son avantage. Il parle de ce qui se passe dans le ghetto, de la lutte, des rêves du ghetto. Il vous dit que vous pouvez vous en sortir. C’est important.
SN : Pourtant tu vois au quotidien les conséquences de ce type d’acte … Conséquences que tu combats au travers de tes croyances religieuses, de tes activités communautaires …
ASM : 50 Cents vient d’un endroit où il n’y a pas d’espoir. C’est pourquoi je dis qu’il ne me dérangerais pas de l’avoir comme modèle. Qu’il s’en soit sorti donne de l’espoir aux gosses. Heureusement, il ne leur donne pas de recette. S’il avait donné ses recettes, le gouvernement l’aurait réduit au silence. Je crois qu’il a un plan bien construit. Mais, je ne placerais pas ma confiance en lui. Ni en lui, ni en d’autre rappers, ni en des sportifs, ni en qui que ce soit. Ce serait idiot. Le modèle, pour un môme, doit être les parents en tant qu’individus. Pas des stars ou qui que ce soit d’autre. C’est une erreur de placer notre confiance dans des gens comme des mc’s, des sportifs ou des stars pour remplir ce rôle de modèle. Même si tu n’as pas de gosses, tu peux prendre un rôle de « parent » ; être un « oncle », « un parrain ». A condition de vivre dans ta communauté. Moi, j’ai grandi sans père mais il y avait des hommes dans le quartier pour nous rappeler à l’ordre quand on faisait des conneries. C’est ça un modèle. C’est ce genre de comportement qui fait bouger les choses. Les stars, les sportifs, les musiciens ne sont pas mes modèles, mais des inspirations. Je ne les envie pas. On met tous notre pantalon un jambe à la fois donc je n’ai pas de raison de les envier, soit eux, soit leurs capacités. Dieu le leur a donné ce qu’ils ont. Mais ça demande force et courage de ne pas verser dans cette facilité. La musique, j’adore la musique, ou le sport ne sont pas mes guides.
SN : Les Etats Unis sont entrés en campagne électorale. Il y a un noir qui se présente.Que penses-tu de Barack Obama ? Tu le suis ? Tu voterais pour lui ?
ASM : Oui. Mais pas parce qu’il est noir. Je le suivrais pour la qualité de son programme. Que je trouve plein de bonnes idées. Voilà un type qui annonce le changement. Il est jeune. C’est ce que l’establishment lui reproche. D’incarner le changement, d’être jeune. Inexpérimenté. Ses intentions sont plus pures. Je n’ai pas envie de voter pour quelqu’un qui connaît la musique. Cette musique. Parce qu’ils n’apporteront pas de nouveautés. On a besoin de nouveauté. Il souhaite instaurer un dialogue au niveau international, et spécialement au Moyen – Orient. Ce que d’autres candidats refusent. Pourquoi ne parler qu’avec ses alliés ? Pourquoi ne pas parler avec un ennemi potentiel ? On n’est pas obligés d’être amis, mais on peut causer. Bush et les autres reprochent à Barack Obama sa naïveté, son inexpérience. C’est idiot. Parles avec tes ennemis avant de partir en guerre, d’envoyer des gens à la mort. Concernant Hillary Clinton, je trouve sympa qu’une femme se présente mais je me souviens qu’elle a participé à cette guerre en signant les budgets pour la guerre … Elle a donc participé à cette violation manifeste de notre constitution. Ce qui me fait dire que je pense voter pour Barack. Et John Edwards. Si ça se passe mal pour Barack, je pense que le ticket Obama / Edwards est intéressant.
SN : Merci beaucoup.
ASM : Merci à vous.
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak) et Chris LiveNDirect
La seconde partie de cette interview sera mise en ligne d’ici quelques jours.


