ALI SHAHEED MUHAMMAD : “J’AI VOULU CENSURER LES LYRICS DE PHIFE DAWG …”
Philippe Coicou et Ali Shaheed Muhammad.
CREDIT PHOTO : Chris
Seconde partie de l’interview de Ali Shaheed Muhammad. Cette partie est menée par Chris.
Il revient sur son parcours, sur ce groupe mythique qu’est A Tribe Called Quest. Sur ses projets, l’après musique, l’islam, etc …
LiveNDirect : Comment s’est formé le groupe A Tribe Called Quest ?
Ali Shaheed Muhammad : Q Tip et Phife Dawg ont grandi ensemble. Ils se connaissent depuis qu’ils ont 3 ans. Jarobi a emménagé dans leur quartier quand ils avaient 11 ou 12 ans. C’est Phife qui a incité Q Tip à rapper. Il lui disait : « tu devrais essayer ». Moi, j’ai rencontré Q Tip à l’école secondaire. On lui avait dit que j’étais dj, il m’a donc demandé de lui donner une cassette ; je la lui ai donné et il m’a proposé de faire partie de son crew. Il y avait aussi un type qui s’appelait Sha, il jouait de la batterie … On répétait chaque weekend, on tentait des trucs. C’est comme ça que ça a commencé.
LND : Penses-tu que les Jungle Brothers, De La Soul et Dj Red Alert ont eu une part prépondérante dans l’émergence et le succès du groupe ?
ASM : Dj Red Alert est l’oncle de Mike G des Jungle Brothers. Nous faisions des démos, comme ils le faisaient . On les connaissait. On faisait tous de la musique. Il est évident qu’avoir le soutien de l’un des plus importants dj de NY, ce qu’était Red Alert, est une grande opportunité que tout le monde n’a pas. Ça nous a encouragé à continuer à faire ce qu’on faisait.
LND : Peux-tu expliquer ce qu’est la Native Tongue ? Y attaches-tu beaucoup d’importance ?
ASM : Les Jungle Brothers et De La soul avaient un concert ensemble, me semble-t-il, un 4 juillet ou un autre jour férié de ce genre. C’est comme ça qu’on s’est tous rencontré. C’était comme rencontrer des cousins dont tu avais entendu parler mais que tu n’as jamais rencontré. À partir de ce moment-là, on ne s’est plus quitté. On faisait la fête ensemble. On était ensemble quand l’un des autres groupes enregistrait. On se voyait beaucoup. On partageait la même vibe, le même amour de la musique, les mêmes idées afro centristes, la même envie de défendre notre identité, d’être originaux. C’est comme ça qu’on a eu l’envie de donner un cadre à ces points de vue que l’on partageait. Ce cadre s’est appelé Native Tongue. On vivait par ça. Et ça s’est développé. Avec la rencontre avec Queen Latifah qui était sur Tommy Boy avec De La Soul, les Leaders Of The New School. On est apparu presque en même temps. Un moment de communion a débouché sur une amitié durable et un véritable partage.
LND : Comment es-tu rentré dans la Zulu Nation ?
ASM : J’y suis entré via Afrika Baby Bambaata (des Jungle Brothers) et Q Tip. J’ai étudié leurs préceptes et pris ma carte de membre. Rencontrer Afrika Bambaata a été une expérience incroyable. Voilà quelqu’un qui a formé une communauté internationale. Qui a convaincu les gens de quitter le gangstérisme et de s’unifier au travers de leur amour pour cette musique. Bam m’a dit qu’on venait tous du même endroit, qu’il fallait se trouver des goûts communs et se retrouver autour de ceux-ci. Même si on a des moyens différents de l’exprimer. C’est important qu’un dj comprenne cela. Qu’il faut s’ouvrir aux autres. C’est important de rencontrer des gens d’autres cultures, d’autres environnements. C’est comme ça que j’essaie de vivre. Tout cela me vient d’Afrika Bambaata.
LND : Comment as-tu vécu la séparation de A Tribe Called Quest ?
ASM : J’étais très triste en quelque sorte. On a débuté quand on était gamins et ça a été un voyage, un truc au-delà de ce qui était visible par le public, par les fans. En même temps, les frères voulaient entamer un parcours plus personnel dans leur vie et leur carrière et il n’est pas chouette de les arrêter pour des raisons purement égoïstes. Cela me remplissait de joie de les voir avoir envie d’autre chose. Je voulais les aider à parvenir à remplir leurs objectifs. Alors, ok, on avait fait beaucoup de trucs … Il faut savoir s’arrêter.
LND : Vous aviez signé pour 6 albums avec Jive Records. Appréhendes-tu le sixième ?
ASM : Oui, absolument. Parce que je n’aime pas laisser des choses en plan. Il faut qu’il y ait une fin à ce que l’on entreprend. Avoir ça au-dessus de soir, c’est comme une épée de Damoclès. Ne pas avoir ce disque derrière moi, c’est comme une sensation de « et si …» , Si on le faisait, si on ne le fait pas … Je n’aime pas ce genre de sentiment. J’ai envie de clôturer ce contrat. Une fois que c’est fait, on peut passer à autre chose. Peut-être négocier un nouveau deal, peut-être signer ATCQ sur Tribe Called Quest Records, peut-être tourner et retourner voir nos fans et nos amis (ce qui serait la cerise sur le gâteau).
LND : Vous venez de recevoir un prix sur VH1. Et vous avez quelques concerts prévus en 2006 et 2007. Apprécies-tu encore ces moments en tournée comme à tes débuts ?
ASM : Je ne le ferais pas si je ne les appréciais pas. Ce serait une perte de temps. C’est fascinant d’y revenir avec l’éducation, l’expérience, la compréhension que j’ai à présent. Je me sens vieux parfois, pas comme si je ne pouvais plus me retrouver dans tout ça. Je comprends les choses autrement, je pense différemment par rapport à lorsque j’étais adolescent. Les honneurs, comme sur VH1, c’est chouette, mais lorsque j’étais plus jeune, j’aurais été tout excité, je serais devenu fou. J’ai toujours la passion. Quand j’entends un artiste comme Jneiro Jarel par exemple, j’ai juste envie de rentrer à la maison et de me tester par rapport à son travail. L’excitation est toujours là.
LND : Penses-tu que ATCQ sonnerait comme à l’époque sachant que vous avez chacun évolué de votre côté ?
ASM : C’est impossible à dire. De prédire comment Tribe sonnerait. Comme tu dis, on a évolué, grandi, appris. Q Tip comprend très bien la musique puisqu’il joue du piano. Moi aussi, grâce à la basse, la guitare, et aux claviers. Je ne pense pas qu’il soit possible qu’on ait la même approche qu’à l’époque. Mais, on ressentirait la même excitation. On a toujours le même amour de la musique, la même passion, et la même envie de se tester par rapport à ce qui se passe aujourd’hui. La technologie, aussi, rend les choses intéressantes. Ce que tu peux faire avec Pro Tools ou Logic Audio en plus d’une SP 12 ou à une MPC, c’est fascinant.
LND : Ca sonnerait toujours jazzy ?
ASM : Je ne peux pas te répondre, je ne suis pas devin. Je n’ai pas de boule magique.
LND : À propos de Lucy Pearl, peut-on en attendre encore quelque chose ou est-ce un chapitre clôturé ?
ASM : Je pensais que c’était fini, mais il semble, au travers de plusieurs conversations, qu’il soit possible qu’on refasse quelque chose ensemble. On parle ensemble. Il n’y a rien de concret en tout cas. On verra …
LND : Tu travailles avec plein d’artistes différents. Pourrais-tu en citer un en particulier avec lequel tu apprécies de collaborer ?
ASM : (Il réfléchit) Waw ! J’apprécie la collaboration avec plein de gens. Je ne pourrais pas te citer un artiste en particulier. Il y a plusieurs types d’amitié possibles autour de la musique. Il y a des gens qui ne sont là que pour le travail, produire, enregistrer. D’autres avec lesquels tu fais la fête, tu causes, tu t’amuses. Entre D’Angelo et moi ou Eric Benet et moi, l’amitié est réelle mais différente. Hors du cadre musical. Ça a une signification différente pour moi.
LND : Y a-t-il un artiste en particulier avec lequel tu voudrais travailler dans le futur?
ASM : Waw ! (Il réfléchit). J’avais une liste longue comme un jour sans pain. Mais depuis que j’ai commencé à travailler sur mon album, je n’ai plus du tout prêté attention à cette liste. Si je devais n’en citer qu’un, ce serait Susana Baca. Elle vient du Pérou. Elle chante en espagnol, donc je ne comprends pas ce qu’elle chante, j’ai besoin de traduction, mais l’émotion qu’elle dégage est fantastique. Tous les gens à qui j’ai fait écouter sa musique deviennent fans et vont chercher ses disques. Avec le temps, j’ai compris qu’elle parlait des problèmes des noirs au Pérou. C’est fantastique. Elle utilise des instruments basiques. Percussions , basse, guitare. C’est un album extrêmement émouvant, remuant. Je ne sais pas ce qui se passerait si je la rencontrais, sachant qu’elle ne chante habituellement pas sur le type de musique que je fais. Ce pourrait être à l’opposé de son style et je ne voudrais pas manquer lui manquer de respect. Mais, je l’adore !
LND : Quels sont les buts et activités de Garden Seeker ?
ASM : C’est un label que j’ai monté. Au départ, tu dois comprendre que le Garden Seeker est celui qui cherche par son activité à vivre sa vie afin d’atteindre les jardins du Paradis à sa mort. Donc, ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de fierté et d’engagement. J’ai envie que les projets que l’on développe soient écoutables par tous. Par des enfants, des adultes. On a un artiste qui s’appelle Kay, qui est incroyable. Il vient du Texas. C’est un lyriciste exceptionnel. Son style est dingue. Il est tout à fait dedans et très à propos par rapport aux problèmes qu’il rencontre. Chip Fu des Fu-Schnickens est aussi avec nous. Lui aussi, il est invraisemblable. J’ai entendu un type à la radio l’autre jour rigoler de Chip, se moquer de lui, et j’ai pensé : « mon cher, si tu savais, Chip te bouffe vite fait bien fait à tous les niveaux. Jamais tu ne pourras le tester ».
J’ai envie de faire de tout, de la soul, du jazz, de la deep house au fur et à mesure que le label grandit. Donner de la musique de qualité à écouter aux gens. Qu’ils puissent s’y identifier, qu’elle les fasse réfléchir. Et si possible, durer dans le temps.
LND : Pourrais-tu imaginer ta vie sans la musique ? Penses-tu à arrêter un jour ?
ASM : Oui, j’y pense chaque jour. Je vieillis, il y a plein de choses que j’aimerais faire dans ma vie en dehors de faire de la musique, qui n’ont absolument rien à voir avec elle. Mais tant que ce jour ne viendra pas, je continuerai. (il sourit)
LND : As-tu des choses qui te passionnent dans la vie à part la musique ?
ASM : Absolument. Je suis musulman. J’ai envie de grandir humainement, spirituellement. De remplir les devoirs du Musulman. J’ai envie d’amener les gens à comprendre l’Islam. Et je constate les luttes intestines entre les différentes composantes de l’Islam. Ça me rend triste. L’ignorance, le manque de compassion et de compréhension, la discrimination. Je veux lutter contre ces états de fait. Je ne sais pas si ce sera d’ordre public ou d’ordre privé mais j’ai envie d’apporter plus de compréhension pour ma religion et mes croyances, à travers ma religion et mes croyances. L’Islam est une religion de paix malgré le désordre interne et ce qu’on veut faire croire aux gens. Et j’ai envie de le partager en tant que tel. D’unir mes frères et sœurs. À n’importe quel prix. Et pour tous, musulmans et autres.
LND : L’Islam influence-t-il ta musique ?
ASM : Oui. Maintenant oui. Il y a certains sujets que je préfère éviter. D’un point de vue artistique, parfois je me dis que ça pourrait être très bien. C’est évidemment autre chose d’un point de vue personnel et spirituel. Je pourrais faire plein d’argent en abordant certains sujets, en faisant certaines choses. Mais il faut que je puisse me regarder dans la glace quand je vais me coucher. Certains des artistes qui m’intéresseraient pour Garden Seekers Productions mettent dans leur musique des choses avec lesquelles je ne me sens pas en phase. Donc, je passe …
Si un jour tu le rencontres, Phife te dira que j’avais l’habitude de faire la police avec ses lyrics. Je lui disais : « Phife, tu ne peux pas dire de telles choses. Réfléchis à ce que tu dis. Tu vas trop loin ». Et lui, il n’était pas d’accord avec moi. Il y a des choses que je n’ai pas envie d’entendre.
LND : Comment se fait-il que l’Islam attire autant les jeunes noirs américains ?
ASM : Bonne question (il réfléchit). Dieu dit dans le Coran que seul Lui adoucit les coeurs de l’humain, qu’Il lui ouvre les yeux et les oreilles. Il faut être apaisé pour comprendre le message qu’Il te donne et si tu n’es pas apaisé tu ne le comprends pas. Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tu sais que c’est mauvais de fumer mais tu fumes quand même. Pour l’Islam, c’est la même chose. L’Islam est une Vérité. Peut-être ont-ils besoin de vérité. Toutes les religions partagent le même Dieu. Dieu est la Vérité et ils veulent trouver cette vérité dans leur vie.
LND : Plusieurs artistes se revendiquent de l’Islam. Il y a eu une grande réunion d’artistes hip hop musulmans. Comment analyses-tu cela ? As-tu le sentiment de devoir contribuer à cela ?
ASM : Je pense que, dans ce cas, peu importe l’Islam quoi que ce soit. On est membres de la communauté, on vit dans la même époque qu’elle. On a besoin d’unité dans la communauté. C’est ça qui est important. On doit montrer à la communauté qu’on est présents. On a de l’influence en tant qu’artistes hip hop, on doit pouvoir l’utiliser. Montrer que nous sommes unis. Que l’on soit musulman ou non. J’ai participé à ce type d’événements quand j’avais le temps de la faire.
LND : Quels sont tes plans pour l’avenir ?
ASM : Je dois finir mon album. Qui est très en retard. Je travaille dessus. Pour le reste, je ne vais rien dire. J’ai des trucs sur le feu. J’ai envie de les voir se concrétiser. Avec l’aide de Dieu. Quand cela se concrétisera, j’en parlerai. Je ne veux pas anticiper.
LND : 5 questions rapidement. Quel est le meilleur moment de ta carrière ?
ASM : (longue réflexion) Quand on a découvert qu’après que les gens se soient moqués de nous, on était arrivés au point où trois labels faisaient la course pour nous signer. C’est très grand !
LND : La partie la plus agréable de ta carrière ?
ASM : Ne travailler pour personne excepté nous-mêmes. Je ne sais pas.(Il réfléchit) Il y a tellement de choses agréables !Voyager, rencontrer quantité de gens. Être ici à Bruxelles ? Hé, je suis un gamin de Brooklyn ! Tu leur dis, à ces gosses, qu’ils vont voyager à travers le monde grâce à ce qu’ils font, ils n’osent même pas en rêver. Et pour moi, ça s’est passé. Tu sais quand j’ai vu le chiffre 24 sur la toile hier, j’étais là : « Waw ! ». J’étais au KVS et … J’aurais dû le dire aux gens qui étaient là. Autant de temps à mettre le hip hop sur la carte du monde. Quand j’y pense … Si on me l’avait dit, je ne suis pas sûr que je l’aurais cru. Je suis reconnaissant pour tout ça. Les gens qui m’entourent sont passionnés par ce qu’ils font. Le prix sur VH1, … Les pensées de gens pour Phife, trop de grands moments pour en retirer un seul …
LND : Ton top 5 des albums hip hop les plus importants?
ASM : Pfffff … Ce n’est pas juste … (rires), je déteste ce genre de question. Et pas de chance ! On me la pose tout le temps. (Il fixe l’enregistreur en lui demandant s’il est bien compris) Tu réponds puis tu réalises que tu as oublié ceci ou cela … Tu crois que les gens que tu as oubliés vont t’en vouloir, etc… C’est une question vache Messieurs ! (longue réflexion). On parle de hip hop ?
LND : Oui, on parle d’albums hip hop.
ASM : Ok, pas de blagues. Je vais te donner des albums importants. Pas 5 chansons, c’est impossible. Public Enemy (It takes a nation of millions to hold us back) est énorme. NWA (Straight out of Compton). De La Soul (3 feet high and Rising). The Jungle Brothers (Done by the forces of nature). Ce serait tricher de mettre l’un des nôtres dans la liste mais je n’en ai que 4. Il faudrait que j’en retire un ou deux pour faire de la place. Ok, j’en mettrai 6. Slum Village (Fantastic Vol 1), et Common (Electric Circus).
LND/SN : merci beaucoup.
Propos recueillis par Chris Barbé et Philippe Coicou (Dj Kwak)
