SEUN KUTI : “IL FALLAIT QUE JE ME SENTES PRÊT”

Crédit photo : MICKAEL JIMENEZ
Seun Kuti, fils de Fela Kuti, était à Bruxelles pour un concert dans le cadre du Festival des Libertés au Pathé Palace. Cette mémorable prestation du groupe Egypt 80 restera dans les annales de par sa puissance, son authenticité, sa maîtrise. Bien que le rappel fut (beaucoup) trop court et que le public sortit avec un goût de trop peu, Seun Kuti s’est assuré une base de fans en Belgique. Le public, conquis, se souviendra de son passage.
Rencontre l’après-midi précédant sa démonstration.
Strictly Niceness : Tu as dit que tu devrais jouer les chansons de ton père jusqu’à être prêt. Prêt à quoi ? Et pourquoi ?
Seun Kuti : J’ai dit ça il y a longtemps. Il y a 8 ou 9 ans. Mon père (Fela Anikulapo Kuti) venait de mourir. Sur scène, je ne jouais que ses chansons et l’on me demandait pourquoi. Pourquoi, je ne faisais pas d’album, pourquoi je ne jouais pas mes propres chansons, etc. Je n’avais pas envie de faire un album sous cette pression-là. Je ne me sentais pas prêt à enregistrer un album à l’époque. Il fallait que je me sente prêt à être prêt, je crois. Maintenant, c’est le cas. Je me sens prêt. Je suis en accord avec moi-même. Depuis 2 ans environ.
SN : N’est-ce pas étrange d’avoir plus de 10 ans de carrière et seulement une sortie (le maxi « Think Africa/ Na Oil » paru sur Still Music, enregistré à Lagos)
SK : Je joue avec le groupe depuis que j’ai 8 ans. Et je suis professionnel depuis 10 ans. J’avais envie de parler de ce que je sentais, de ce que je connaissais. Tant du point de vue artistique qu’humain, je ne voulais pas parler de ce que je ne connaissais pas. Je ne me sentais pas prêt à enregistrer car les enregistrements sont éternels. Tu ne peux pas les effacer. Je ne voulais pas mentir dans ma musique. J’ai donc pris mon temps, fait ce que j’avais à faire, étudier, apprendre. On a enregistré un disque à Paris qui va sortir en mars.
SN : En Afrique, quasiment tous les artistes sortent des cassettes. Tu n’en a jamais sorti au Nigeria ?
SK : Non, comme je te le disais, je ne me sentais pas prêt.
SN : Ton père disait que la musique est l’arme du futur. Tu utilises ta musique comme une arme à penser plutôt qu’arme de combat.
SK : Quand les gens entendent le mot « arme », ils pensent automatiquement au combat. Se battre contre quelque chose, c’est une chose. Une arme, c’est fait pour se battre. On peut se battre pour l’éternité mais comprendre ce qu’il y a derrière la lutte, les motifs de la lutte, l’idéologie inhérente à la lutte, c’est autre chose. On peut se battre ad vitam aeternam, s’entretuer, si l’idéologie est mauvaise, si l’objectif est mauvais, on ne progresse pas. Qui que ce soit qui gagne. En Afrique, on se bat depuis 40 ans, mais on en est toujours au même point. Je crois qu’il nous faut changer les objectifs de nos luttes à travers le continent. Toutes ces années de ce cycle oppression – répression nous ont imposé un certain mode de pensée. On se bat pour le quotidien, pour bouffer, pour la survie immédiate. Chacun pour soi. Moi, je pense un peu plus loin. Je pense à demain. Il faut y penser. Le futur appartient à la prochaine génération. Je ne veux pas faire partie de ces gens qui ne pensent pas à demain. Si tu n’es pas partie du problème, tu es partie de la solution. Quoi que tu fasses.
SN : Penses-tu que c’est parce que l’Afrique s’est battue sans suffisamment réfléchir qu’elle en est toujours au même point ?
SK : Oui, parce que quand les dirigeants de l’époque ont été assassinés, les gens les ont vite laissés tomber. Ils ne se sont pas sentis concernés. Ils ont refusé le combat. Cette manière de voir est un facteur important de la situation en Afrique aujourd’hui.
SN : C’est possible de réfléchir quand on doit se battre pour survivre au quotidien ?
SK : C’est toute la question. Il nous faut sacrifier quelque chose. Il faut que ce sacrifice soit fait. On est dans la position où nous devons penser à notre survie quotidienne. Tout le temps. La chanson « Think Africa » parle de cela. Chacun pense d’abord à soi et personne ne prend le temps de penser à son prochain. Ils nous ont mis dans cette position. Il faut qu’on en sorte. Et que l’on réfléchisse à ce vers quoi nous voulons aller.
SN : Peux-tu expliquer ton point de vue sur les problèmes interethniques au Nigeria ?
SK : Il y a effectivement des combats interethniques là-bas. Le Nigeria n’est pas une Nation. C’est une création qui rassemble plein de gens, plein d’ethnies, mis ensemble dans un endroit appelé Nigeria sans leur demander leur avis. Il nous faut comprendre que notre unité viendra de notre capacité à être indépendants les uns des autres. On est en Afrique, nom d’un chien ! On est tous noirs, et on parle en termes de majorité ou de minorité ? C’est absurde ! Moi, je suis Yoruba (ethnie dominante au Nigeria. NDLR), je suis mieux représenté au Sénat et au Parlement que d’autres groupes ethniques. Les Ijaws (du nord, région d’où est tiré le pétrole. NDLR), par exemple, sont appelés « minorité ». Ils n’ont pas le même nombre de représentants que moi. On ne peut former une nation basée sur des inégalités pareilles. Ca ne marchera jamais.
SN : Penses-tu que c’est le résultat d’une politique délibérée des Européens ?
SK : Oui. On a d’abord formé un protectorat puis on a formé un état (Le Nigeria est devenu indépendant en 1960.NDLR). C’est ce qui s’est passé dans toute l’Afrique. Je ne voudrais pas verser dans la théorie du complot, mais je pense que les Européens sont d’excellents planificateurs, et qu’ils ont un agenda caché. Si, par exemple, les Haoussas (ethnie du nord, à majorité musulmane, qui souhaite établir la Loi Coranique dans tout le pays. NDLR) avaient eu leur propre pays, on n’aurait pas le problème qui se passe pour l’instant. Ils sont furieux parce qu’on ne respecte pas leur loi et leurs croyances. On entrerait dans leur pays avec la volonté de respecter leurs lois, cette Charia qu’ils souhaitent établir au Nigeria. Mais moi, quand je vais dans le Nord, j’ai des problèmes parce que je ne respecte pas leur loi. On me dit : « Seun, tu ne respectes pas la loi coranique ». Je réponds que c’est normal vu que je respecte la constitution nigériane. Je suis un citoyen nigérian vivant au Nigeria, je respecte la constitution nigériane. Pas une loi locale.
SN : Joues-tu régulièrement au Nigeria ?
SK : Oui, mais pas depuis 2 ans. D’abord, je n’y suis pas beaucoup, ensuite, il n’y a plus de salles pour l’afro beat …
SN : Pourquoi ?
SK : Ca, c’est compliqué ! D’abord, c’est politique. Le gouvernement ne souhaite pas trop voir de groupes d’afro beat … Il n’y a, en fait, pas de groupes d’afro beat en fait, à part mon groupe. Et le gouvernement prétend que les gens ne veulent plus écouter cette musique. Ce qui est un mensonge.
SN : Comment expliques-tu cela ? C’est trop politique ?
SK : Oui, ils pensent qu’on fouille trop les poubelles. Donc, on a plein de fans et de gens qui nous suivent.
SN : Quelle est la musique la plus écoutée au Nigeria ?
SK : On a notre propre forme de hip hop. Que je n’aime pas. Ce qui fait que je me dispute avec ma sœur qui adore cette musique (sourire adolescent).
SN : Tu as grandi avec le hip hop. En écoutes-tu encore ?
SK : Oui, beaucoup. Mais pas de hip hop nigérian. Je ne ressens pas la justesse de cette musique. C’est personnel évidemment. Mais, pour moi, la musique, c’est plus que des beats et des mots. Peu de gens dans l’industrie du disque au Nigeria ont cette justesse. J’écoute également du hip hop sud-africain, du hip hop de la côte sud des Etats-Unis. Et plein d’autres choses.
SN : Quels sont, à ton avis, les 5 disques les plus importants qui ont été enregistrés par ton père ? Et pourquoi ?
SK :
1/ « jeun k’oku ». Monstrueux.
2/« Kalakuta Show » à propos de la première attaque de sa maison par le gouvernement en 1974.
3/ « Unknown soldier » à propos de la destruction de la maison.
4/ « Look and laugh ». Le meilleur qu’il ait jamais enregistré.
5/ « Underground system ». parce que c’est le dernier disque.
SN : Merci beaucoup.
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak)
