
Will Holland, dit Quantic, est le travailleur le plus acharné du milieu. Pléthore d’albums, de remixes et de maxis, pléthore de projets (dont un projet Drum & Bass avec Dj Marky et un projet reggae / dub) à venir. L’émigré colombien ne s’arrête jamais. Entre sessions en studio, dj sets partout dans le monde et voyages à la recherche de disques ( Quantic est un « crate-digger » extraordinaire), Strictly Niceness l’a rencontré après son explosif concert du Quantic Soul Orchestra à Louvain en mars dernier.
Conversation globale avec, en fond sonore, le bombardement orchestré par le Général Westbeech, dont le dj set éclaté fit les délices ou les nausées (c’est selon) de l’assistance.
Strictly Niceness : Tu vis à présent en Colombie. Pourquoi avoir choisi ce pays alors que tu as voyagé partout dans le monde ?
Will Holland : Pour les gens d’abord ! Il y a plein d’endroits chouettes mais ce sont les gens qui font les endroits. Du point de vue de la musique et du funk, il y a beaucoup de saveurs, de différents rythmes : Funk texan, funk colombien, funk anglais … Tout est dans la saveur … La Colombie est un pays extrêmement riche musicalement. Du nord au sud, les cultures sont différentes. Au Nord, c’est plus traditionnel avec des chants, de l’accordéon, c’est plus afro aussi; au Sud, la tendance est plus salsa. Les gens ne pensent à la Colombie que pour la drogue et ignorent la richesse musicale du pays. C’est la même chose avec le Brésil par exemple. On ne pense qu’à la samba, la batucada, mais il y a plein d’autres styles assez peu explorés. C’est dommage.
SN : Tu y vis de manière régulière ? Ou tu fais des allers – retours entre la Grande-Bretagne et la Colombie?
WH : Je vis à Cali, où vivent aussi Alfredito Linares (pianiste sur la tournée) et Freddy (percussionniste). J’y ai ma maison, j’y ai apporté mon matériel de studio, mes disques …
SN : Tous les disques ?
WH : Non, pas tous … (Il réfléchit) Ce serait comme amener sa nourriture au restaurant. J’ai apporté quelques trucs mais bon … J’ai surtout pensé au studio. Les machines, les micros …
SN : A propos de studio, les musiciens de l’album Tropidelico étaient disséminés partout dans le monde ; Malcolm (Catto, batterie) en Angleterre, d’autres à Panama, d’autres encore à San Juan (Porto Rico), toi en Colombie… Comment t’y es-tu pris techniquement pour coordonner cet enregistrement ?
WH : On peut avoir la nostalgie de la prise « tous ensemble » et du travail de studio mais la technologie actuelle permet beaucoup de choses, des outils, qu’il serait dommage de ne pas utiliser si on les a à sa disposition. Ce qui n’est pas moins authentique. Tu peux enregistrer un truc avec un micro et un lecteur mp3, tu peux avoir un studio entier dans l’ordinateur portable avec lequel tu voyages, ce sont des outils à ne pas négliger. Tu peux enregistrer un mec en Inde et mixer en Jamaïque. Imagines cette technologie dans les mains de ces artistes du passé qu’on aime et écoute, qui nous influencent. Tu envisages le résultat ? Tu imagines la musique qu’ils auraient produit ? Il faut pouvoir avancer avec son temps.
SN : Tu achètes toujours autant de disques ?
WH : Il se fait que j’ai une très bonne source pour des 78 Tours. (Il sourit). Le problème des 78 Tours, c’est que tu ne peux ni les transporter tellement c’est lourd, ni les jouer. (Rires). Mais, si tu savais ce qu’on trouve en Colombie sur ce support ! De tout … la vraie musique colombienne, le « heavy stuff », est sur 78 Tours. C’est dingue ! Ils ont pressé des 78 tours à partir des années 50 et jusqu’en 1977. Donc, tu trouves du funk, de la salsa, du mambo, c’est surréaliste.
SN : Tu fais toujours autant de dj sets à travers le monde ?
WH : Je joue encore beaucoup. Aux Etats-Unis, en Europe. On organise une soirée régulière à Cali, soirée durant laquelle on joue des styles européens pour les gens de là-bas. Le deejaying reste intéressant pour moi, j’adore ça. Entendre un bon dj set reste très inspirant. Mais, si je dois bouger, je préfère voyager 4 semaines avec mon groupe que seul avec une caisse de disques. C’est plus intéressant d’un point de vue sociabilité. Sauter d’un avion à l’autre avec 2 heures de sommeil, c’est … parfois ennuyeux. Je ne vais pas me plaindre mais les possibilités offertes par un groupe sont infiniment plus grandes que celles proposées par un dj seul. Le public a tendance à l’oublier.
SN : Quel projet est plus important pour toi ? Quantic ou QSO ?
WH : Le projet le plus important est celui à venir. Le prochain. Celui d’hier, j’en profite, je l’écoute et le savoure mais je me concentre toujours sur demain. Ce qui est un problème. (Rires) Parce que je ne m’arrête jamais. Je fais puis je passe au truc suivant. Sans toujours prendre assez de recul à mon goût. Pour répondre à ta question, je dirais que les deux projets sont complémentaires. Je suis fier des deux.
SN : L’album « Tropidelico » est beaucoup plus musical, moins cru que les albums précédents. Le son est plus chaud, plus riche et les musiciens avec lesquels tu as travaillé ont apporté plus de musicalité. Comment es-tu arrivé à ce résultat ?
WH : Deux choses. J’ai passé pas mal de temps et investi beaucoup d’argent dans du matériel de qualité. De vieilles machines analogiques, de bons micros …
SN : Tu enregistres sur bandes ?
WH : C’est un mélange des deux. Du digital et de l’analogique. Enregistrer sur bandes coûte très cher. Donc, j’enregistrais sur bandes puis versais le tout dans l’ordinateur … Quant aux musiciens, ces gars-là, Alfredito et les autres, jouent depuis toujours et ont enregistré des dizaines d’albums partout en Amérique Latine, ce qui, de fait, apporte beaucoup d’expérience et de musicalité au projet.
SN : Vous vous êtes rencontrés comment ?
WH : J’étais à Panama pour travailler sur la compilation « Panama Funk » (parue sur Soundway Records) avec un ami Roberto Gimonte. On a décidé de commencer la compilation "Colombia Funk" avec Miles Cleret sur le même label. J’avais des disques sur lesquels Alfredo jouait. On l’a entendu en live et on s’est dit : « waow, ce type est incroyable ». Et je voulais travailler avec lui et l’enregistrer. L’ironie, c’est la première session qu’on a fait ensemble n’était pas bonne, la sauce n’avait pas pris avec Alfredo alors qu’avec Freddy, c’était parfait. Plus tard, j’ai décidé d’aller vivre en Colombie. Et j’ai réalisé que c’était pêcher de ne pas enregistrer avec Alfredo. J’ai donc acheté un piano d’occasion, j’ai appelé Alfredo et on s’y est remis. On enregistrait dans le salon, avec des perroquets dans le jardin et la pluie qui entrait par le toit. C’était le bordel mais c’était chouette (Il sourit, nostalgique). J’espère que cette ambiance s’entend sur le disque.
SN : Je pense que oui. Je trouve l’album excellent et j’ai pensé qu’il serait difficile pour les gens d’ici d’approcher cette musique sur scène. Parce qu’ils n’ont pas cette culture latine. La réaction de public a été plutôt bonne ce soir, non ?
WH : Je trouve qu’on a donné le meilleur concert de la tournée jusqu’ici (le quatrième sur six au total. NDLR). Je suis assez content. Le truc, c’est que les gens ici assimilent la musique latino – américaine à une sorte de soupe sentimentale et romantique destinée aux bobos … c’est une culture qu’ils ne connaissent pas. Encore une fois, il y a plein de musique en Amérique latine, plusieurs langages. En Colombie, on entend des influences très variées. Comme pour la soul ou les musiques européennes : musique juive, musique des Balkans, … Lentement mais sûrement, on arrivera à leur faire comprendre la variété de langages disponibles en Amérique Latine. Pour l’instant, les gens sont plus sensibles à des styles plus immédiatement dansants comme le funk ou la soul. Des dj’s comme Keb Darge ou d’autres de la scène deep funk ont joué ces disques pendant des années ; ont mis des années à faire apprécier le deep funk par le public mais ils y sont parvenus. C’est un long processus.
SN : Tu as approché plein de styles musicaux : le funk, la soul, maintenant, la musique latino. Vers quels styles comptes-tu t’orienter prochainement ?
WH : J’ai un album reggae / dub intitulé Quantic Presenta Flowering Inferno qui va arriver sur Tru Thoughts ( très bientôt. NDLR). Le nouveau QSO est en production, je l’ai enregistré partiellement en Colombie et au Brésil, partiellement ici. J’ai invité Malcolm Catto à venir en Colombie pour enregistrer. Cette fois-ci, on s’est tous retrouvés physiquement en studio. C’est plus live encore, c’est intéressant. On voulait aussi montrer aux latinos ce qu’on fait ici. Ce qu’il se passe quand ils jouent puisqu’ils jouent beaucoup de standards dans des bars d’hôtels, etc… C’est alimentaire. On voulait qu’ils voient l’effet de leur musique sur les gens d’ici, qu’ils voient les jeunes gens danser sur leur musique. Ces gars sont des talents oubliés. Même là-bas, les gens les ont oublié. Donc qu’ils viennent ici et voient l’effet qu’il ont sur les gens va les remettre en confiance et avoir un impact chez eux.
SN : Alfredo est un pianiste étonnant …
WH : Absolument … Il peut tout jouer … le blues, la salsa, le funk, du traditionnel … Je n’avais qu’à mettre les micros et pousser sur « record » et ce qu’il jouait était immédiat et immédiatement parfait. Le rêve. Sans avoir entendu les chansons avant … Waow … Après, il a fallu nettoyer un peu quand même, faire le tri et mettre un peu d’ordre dans toutes ces pistes. Mais le résultat était bon. Ce sont les musiciens panaméens qui m’ont le plus impressionné. Avec eux, je n’ai rien eu à faire.
SN : Tu es donc encore et toujours le « hardest working man in the business ». Tu dors parfois ?
WH : (Il rit) Mon cher, j’ai une maison dans la jungle et quand j’y vais, je ne fais rien. Pas de musique, pas de disques, pas d’ordinateur … des bouquins et du sommeil.
SN : Merci beaucoup.
WH : Merci à toi.
Propos recueillis par Philippe Coicou.