BODDHI SATVA : “JE SUIS UN ENFANT DU VILLAGE” … (Interview)

Mon premier contact avec Boddhi Satva, c’est entrer dans un club et voir un type, tout de blanc vêtu, en sueur derrière des platines. Une foule de toutes les couleurs et de toutes les tailles compactée sur le dancefloor. Des sourires, des bras en l’air. De la deep house percussive et d’obédience afrolatino dans le soundsystem. Et quelques instants plus tard, de me retrouver sur ce même dancefloor, les bras en l’air, souriant ; comme aimanté, appelé, par ces beats comme on est appelé à la prière par le muezzin, par le hougan. Dire merci au dj pour cette belle soirée. Repartir du club à une heure indue en se demandant qui est ce type qu’on n’avait jamais vu auparavant.
Le second contact avec le bonhomme, c’est arriver au studio Itch Factory pour y poser quelques rimes et entendre une basse venue de nulle part vous secouer les burnes. Simon Le Saint, tout sourire, de me dire : « Quoi ? Tu ne connais pas ce type-là ? Normalement, je ne suis pas fan de ce genre de trucs, mais, lui, il a quelque chose de particulier ».
Le troisième, c’est pour cette interview. Celle d’un homme qui revendique sa négritude (« J’ai un rapport très fort à mes origines noires, j’ai grandi en Afrique comme un enfant du village »), qui croit à la primauté de l’esprit sur la matière, qui travaille énormément, qui n’accepte pas la part de hasard inhérente à la vie d’artiste manager de lui-même qu’il mène mais assume la part de hasard dans la création.
Rencontre avec Boddhi Satva.
+/ Philippe Coicou : Tu as commencé par faire du hip hop, je crois .
+/ Boddhi Satva : C’est exact. Avec des amis en République Centrafricaine, on avait monté un groupe qui s’appelait Bepa Crew. On était 6. C’était chouette. On faisait beaucoup de playback en fait, il faut le reconnaître. Progressivement, je me suis dirigé vers la programmation. Mais, ce qui m’intéressait surtout, c’était l’écriture.
+/ PC : Comment es-tu arrivé à faire de la house music ?
+/ BS : Par un concours de circonstances. Ma culture musicale est essentiellement africaine : le ndombolo, le soukouss et toutes les musiques d’Afrique Centrale et d’Afrique en général. J’ai commencé à écouter de la house music en boite et en soirées. Je découvrais cette musique assez dance, assez commerciale. J’aimais la vibe, mais je cherchais quelque chose de différent. Ce que j’entendais là-bas ne me satisfaisait pas vraiment. Un jour, l’un de mes oncles est arrivé à la maison avec un album de Kevin Yost. Ce disque m’a subjugué. Et j’ai eu la révélation. Je me suis intéressé à cette musique et, à mon arrivée en Belgique en 1999, j’ai reçu quelques albums, dont celui d’Alton Miller intitulé « Rhythm Exposed ». À ce moment, c’était Le choc. À cet instant précis, je me suis dit que c’est ça que je dois faire dorénavant. J’avais déjà commencé à bidouiller des trucs, mais, ça m’a définitivement encouragé à en faire mon job. Ce sont ces deux artistes qui m’ont mis sur la balle. Plus tard, il y a eu St Germain aussi.
+/ PC : En 1999, il y a eu aussi la sortie de l’album « Paradigm » d’Osunlade avec qui tu travailles …
+/ BS : Effectivement mais je ne le connaissais pas à l’époque. J’avais entendu des morceaux. Je ne connaissais pas l’artiste. En allant chez Urban Grooves (RIP), Denis m’a mis ça sous le nez. Et, voyant la couverture, je me suis dit que ce type était d’Afrique du Sud, vu qu’il y avait à l’époque, une scène house naissante en Afrique du Sud. Je n’étais pas dj à ce moment-là. Je cherchais des disques parce que j’aimais cette musique. Pendant un an et demi, j’ai cru qu’Osunlade était Africain. Puis, j’ai décidé de commencer à mixer. Ma première résidence, assez folklorique, il faut le dire, comme tous les débuts (rires) ,était au Cercle St Anne au Sablon. Donc, j’achetais plus de disques. Je cherchais de la musique qui, à mon sens, avait une saveur, un certain label de qualité, du groove, et qui n’était pas une musique formatée pour la masse. À ce moment, je découvre qu’Osunlade est américain … Pour en revenir à ta question, à un moment et par hasard, je rencontre Alton Miller qui venait pour une tournée qui devait durer quelques semaines et qui a duré deux ans. Il s’est installé en Belgique à ce moment-là. J’ai habité avec Alton pendant deux ans. On partageait le même appartement. C’est Alton qui m’a fait découvrir tout ce que je sais sur la musique noire américaine (le disco, la soul, la house) et qui m’a encouragé à développer mon son. Il a aiguisé mon envie …
+/ PC : Le deejaying est-il un complément à la production ou cela permet-il simplement de découvrir d’autres choses pour les inclure dans ta musique ?
+/ BS : Je pense que le deejaying n’est pas intrinsèque à la production. N’est pas dj qui veut. N’est pas producteur qui veut. Ce sont deux domaines clairement distincts. J’ai eu la chance de rencontrer des gars qui sont soit dj, soit producteurs, depuis plus longtemps que moi. Qui avaient connu d’autres choses que moi. Et qui ont acquis une autre culture que la mienne. Et j’ai réalisé que le deejaying est un art. Comme être producteur. Tu ne peux pas faire tout et n’importe quoi. Tu peux laisser libre cours à ton imagination, mais il faut développer une technique, tant pour le deejaying que pour la production. Il y a derrière ça du travail, beaucoup de travail. C’est un don qu’il faut développer. Moi, je suis plus producteur que dj même si je sais mixer convenablement. Je mixe peu par rapport à ce que je produis. Pour l’instant, en tous cas. Peut-être que ça va changer dans les prochains mois.
+/ PC : Tu as une formation musicale ?
+/ BS : Si tant est que jouer de la batterie étant gosse est une formation musicale … Pas vraiment en fait … Mais jouer de la batterie a aiguisé mon sens de la rythmique. Je travaille à l’oreille. Peut-être que j’avais une inclinaison naturelle à faire du son mais encore fallait-il la faire éclore … Et pour cela, il faut bosser.
+/ PC : La République Centrafricaine et la Belgique ne sont pas des pays, a priori, extrêmement liés. Comment se fait-il que tu sois arrivé en Belgique ?
+/ BS : Ma mère est Belgo –Américaine et mon père est Franco –Centrafricain. Le lien s’ est fait comme ça. Ces pays ont des relations diplomatiques minimes, mais pour nous, c’est un lien naturel. La Belgique a toujours fait partie de la vie familiale. La Belgique est notre cocon. Mon père avait vécu ici. Notre famille se retrouve ici. C’est difficile pour certains d’aller en Afrique. Et de fait, j’ai quitté la Centrafrique voici neuf ans et je n’ai plus vraiment bougé depuis.
+/ La Belgique est connue et reconnue pour être l’un des pays –fondateurs de la culture dite électronique. Pourtant la scène deep house est relativement éclatée et inexistante. N’est-ce pas difficile pour quelqu’un comme toi de trouver ta place d’un point de vue musical ici ?
+/ BS : Honnêtement, je me fous de trouver une place musicale ici en Belgique. Cela peut paraître hautain de dire ça, mais c’est comme ça. Je vise plus large. J’ai très vite compris que cette musique n’était pas bien comprise ici ; et que ceux qui jouaient cette musique à l’époque avaient viré de bord. C’était plus lucratif pour eux en termes de sous et de bookings de jouer autre chose, de suivre le mouvement. Je pense aussi que c’est lié à un creux que la deep house a connu à la fin des années 90. À un moment, ça devenait redondant. Et ça n’a pas servi la cause de notre musique. Je pense qu’aujourd’hui, du fait de la mondialisation et d’une accessibilité plus grande à d’autre styles musicaux ; de nouveaux producteurs parviennent à redorer le blason de la deep house, et à la faire reconnaître par un public plus large. On est en train de reconquérir un nouveau public. Je ne perds pas espoir. Mon public n’est pas vraiment un public house. Il écoute du ragga, du RnB … Il faut créer de nouvelles zones et l’on parviendra à réunir ce public. Le désintérêt qu’a connu la deep house est naturel. C’était très hype à un moment donné. La hype ne dure pas. Par définition. Regarde la vague minimal, c’est déjà passé … Aujourd’hui, c’est la vague Justice et compagnie avec leur electro-pop. Les gens vont s’en lasser. La hype d’aujourd’hui va passer. Comme toutes les hypes.
+/ PC : Tu es signé chez Vega Records (le label de Little Louie Vega des Masters At Work) et chez Yoruba Records (Osunlade). Comment es-tu entré en contact avec ces messieurs ?
+/BS : J’ai rencontré Osunlade lors d’un set qu’il faisait au Stereo Sushi en 2004 ou en 2005. J’avais demandé à son bookeur de m’arranger une interview avec lui parce que je collaborais avec Daniel Vega sur l’émission City Grooves (émission consacrée à la deep house. NDLR) sur Radio Vibration. Et l’interview s’était vraiment bien déroulée. Il avait été touché par mes questions qui, à son sens, n’étaient pas des questions communes. Il m’a dit qu’il allait jouer pour moi ce soir-là. Et moi, à l’entendre jouer, j’ai eu La révélation. Le son qu’il jouait était celui auquel je voulais toucher. J’en ai pleuré. En dansant. Osunlade est incroyablement fort en tant que dj. Cette soirée m’a terriblement inspiré. En rentrant, j’ai fait un morceau que je lui ai envoyé quelques semaines plus tard. Il m’a répondu endéans l’heure qu’il voulait me signer pour un maxi.
Louie Vega, je l’ai rencontré par le biais de Mr V qui était venu au Living Room pour les soirées High Fidelity. On avait sympathisé et échangé nos coordonnées. J’avais fait un edit d’un morceau de V (artiste sorti sur BBE) sur lequel Jill Scott posait. Il avait beaucoup aimé le travail et m’avait proposé le mixer convenablement. Je lui ai donc envoyé les différentes pistes du morceau. Puis, Mr V a joué le track au Cielo (New York) et Louie a apprécié. Il m’a appelé pour signer le morceau. Imagines la surprise … Mr V est le premier contact mais c’est un monsieur que j’aime beaucoup, Lou Gorbea (mon grand frère de cœur) qui m’a présenté directement et concrètement à Louie Vega.
Ce sont des rencontres, des coups de cœur. Je n’ai sucé aucune verge pour arriver où je suis. J’ai de grandes ambitions. J’ai cherché à faire ce qui me plaît. Et les choses se sont mises en place comme il le faut. Grâce à Dieu …
+/ PC : Tu te définis comme quelqu’un de très spirituel. Comment fait-on pour rester spirituel en même temps que de développer cette hype qui est nécessaire à tout artiste pour se développer commercialement? Est-ce compatible ?
+/ BS : La spiritualité fait partie intégrante de ce que je fais et de qui je suis. De ma musique aussi, que je nomme « Ancestral soul »plutôt que deep house. La spiritualité n’est pas, pour moi, une démarche religieuse. Il y a des personnes religieuses qui sont spirituelles. C’est une démarche personnelle de développement personnel. C’est entre toi et toi. Trouver la conscience de toi dans l’univers entre les choses et les gens qui te plaisent ; les choses et les gens qui te déplaisent.
Beaucoup de gens ne comprennent pas le concept de spiritualité. Beaucoup assimilent spiritualité et religion. C’est un moyen pour moi de trouver mon équilibre. Je vais peut-être fâcher certains, mais je pense que la religion est une forme d’asservissement spirituel. La religion enferme dans des règles parfois obsolètes. On éduque les gosses dans la crainte d’un dieu qui n’est pas celui que l’on leur présente. Je suis croyant mais pas pratiquant. Mon nom d’artiste est d’origine bouddhiste, mais même si j’aime cette philosophie, je ne la trouve pas complète pur moi. Ma philosophie est plutôt syncrétique. Tu sais, j’ai été à l’école coranique pendant trois, j’ai été baptisé catholique … Mais je ne partage pas leur approche des choses. Trop réductrice à mon goût. J’y ai pris ce qui m’inspire le plus pour trouver mon équilibre dans un univers quelque peu troublé et pas spécialement sympathique.
Me développer en tant qu’artiste, tout en restant spirituel, demande de rester les pieds sur terre. C’est une démarche à long terme. Il ne faut pas que cela te nuise à long terme. Et il faut avoir le respect de soi-même. En ayant le respect de soi-même, tu peux gagner plein d’argent, être connu, mais tu reste centré. J’ai pu le constater avec Louie Vega ou Osunlade qui sont des amis intimes. Ils restent simples malgré leur puissance et leur influence sur le milieu. Quand je vois ça, je veux suivre leur voie.
+/ PC : Tu es beaucoup au Mali, pays carrefour au milieu de l’Afrique de l’ouest. Comment es-tu arrivé là-bas ?
+/ BS : Ce pays m’a toujours appelé. Aussi loin que je me souvienne. Enfant, j’ai grandi bercé par la musique malienne et particulièrement par la musique d’Oumou Sangare. C’était naturel pour moi d’y aller. C’était comme arriver à la maison. Et mon père y réside maintenant. Donc, c’était facile. J’ai rencontré des artistes de là-bas avec lesquels je travaille maintenant. Yacoub avec qui j’ai fait le projet « Punch Coco » signé sur Vega Records. Il m’a présenté à d’autres personnes, Mangala Camara, par exemple … D’une certaine manière, mon âme y était déjà. Je ne peux dire que du bien de ce pays même si il connaît certains travers. J’ai été très impressionné par la qualité de l’accueil, par le développement du pays et par le fait que l’Etat place beaucoup dans ses artistes. Il y a des artistes partout … Le Mali est ma patrie de cœur. C’est un pays qui vit avec la musique, par la musique.
+/ PC : Il y a beaucoup de hip hop au Mali comme partout en Afrique mais c’est aussi un pays très attaché musicalement à ses racines. La musique y est plutôt traditionnelle voire folklorique. Ce n’était pas trop difficile d’arriver là-bas avec ton concept « Ancestral Soul » ? As-tu été bien accueilli musicalement parlant ?
+/ BS : Effectivement, c’est assez compliqué. Les artistes avec lesquels je travaille aiment beaucoup. Mais pour faire rentrer ce projet en radio, c’est plus dur. Mais, j’ai joué dans des boîtes à plusieurs reprises et les gens ont pu recevoir cette musique. Le public là-bas est très ouvert. Il faut leur faire la proposition, pas arriver et leur asséner le truc. Tu sais, ce que tu entends au Mali dans les clubs, ça fait un peu peur (rires). Les boîtes sont tenues par les Libanais et il se fait que les directeurs artistiques n’ont pas beaucoup de goût. Ils demandent à leurs dj’s de jouer le tout-venant commercial et mainstream : trance pourrie, RnB de base. Je sais que les gars jouent ça avec leur cœur et je les respecte mais je n’aime pas la musique qu’ils jouent. J’ai donné des cd à des Dj locaux et au Burkina Faso, ils accrochent à la deep house.
Le mainstream et les musiques formatées ont pris une telle place que tu ne peux pas leur imposer la nouveauté. Le meilleur moyen pour moi de prendre pied là-bas ou ailleurs, comme pour n’importe qui, est de remixer des artistes locaux. Ce que je fais.
+/ PC : Estimes-tu que dans ce métier, il existe une place pour le hasard ?
+/ BS : En ce qui me concerne, il n’y a pas de place pour le hasard. Je planifie. J’ai des objectifs et je m’y tiens. Je sais où je veux aller. Mais il y a le hasard des rencontres, le hasard des opportunités, le hasard de la création. Si tu n’as pas d’objectifs, tu te fais manipuler, utiliser. Il y a des artistes qui sont très contents de se faire manipuler. Moi pas. Pour moi, c’est une passion mais aussi et surtout un métier.
Je suis très content de faire ce job. Je me lève le matin avec le sourire. Je fais du son. Je gère mon label, je paie ce que je dois payer à qui de droit. C’est compliqué, mais je suis indépendant. L’indépendance permet l’expérimentation. Je peux me permettre de tester plein de choses. Ce qui n’est pas le cas pour les majors pour qui le moindre écart peut coûter cher.
+/ PC : Boddhi Satva vit de sa musique ?
+/ BS : Je survis de ma musique. Mais mes efforts vont commencer à payer dans les mois ou les années à venir. En tout cas, j’espère sinon, je ne vais pas pouvoir tenir. Mais, je mange grâce à la musique. C’est difficile. J’en vis modestement. Je commence à avoir un peu de reconnaissance au niveau international. Mais je ne vis pas la grande vie. J’ai ma stratégie. Je m’y tiens. Il faut prévoir quand tu veux te développer. En Afrique, il faut faire des provisions. Il y a la saison sèche et la saison des pluies. Il faut prévoir en fonction des saisons. Je prévois. Je fais des plans à long terme.
Tu sais, je suis autodidacte. Je n’ai jamais aimé l’école. Fela disait : « Don’t teach me nonsense » et j’ai trouvé l’enseignement que j’ai suivi sans fondements par rapport à l’endroit où je voulais aller. On formate les élèves pour être aptes à participer au système. On fabrique des moutons. Je prends plus de temps, mais je fais mes trucs tout seul.
La spiritualité est pour beaucoup dans ce que je fais. Je prie beaucoup pour que mon inspiration ne tarisse pas. Pour que l’énergie positive et la lumière qui l’habitent ne tarissent pas. Je veux que ma musique donne envie aux gens de faire l’amour, de s’aimer. J’aime voir des gens qui se montrent l’amour qu’ils ressentent quand je joue ma musique. Qu’ils s’embrassent, soient-ils gays, hétéros, noirs, blancs, … J’ai beaucoup prié pour arriver à échanger des choses avec les gens avec lesquels je travaille aujourd’hui. Et je sais qu’eux-mêmes ont mis dans leurs actions toute leur volonté, leur intention.
Si tu ne mets pas les bonnes intentions dans ce que tu fais, les résultats obtenus ne seront pas ceux auxquels tu aspires.
+/ PC : Merci beaucoup.
Propos receuillis par Philippe Coicou.
