FRED WESLEY : “JAMES BROWN WAS BORING ” …
Rencontre avec Fred Wesley filmée par Alex Deforce … Version courte, version longue suivra …
Merci à Sonya, Igor et Joya Wesley.
Rencontre avec Fred Wesley filmée par Alex Deforce … Version courte, version longue suivra …
Merci à Sonya, Igor et Joya Wesley.

Will Holland, dit Quantic, est le travailleur le plus acharné du milieu. Pléthore d’albums, de remixes et de maxis, pléthore de projets (dont un projet Drum & Bass avec Dj Marky et un projet reggae / dub) à venir. L’émigré colombien ne s’arrête jamais. Entre sessions en studio, dj sets partout dans le monde et voyages à la recherche de disques ( Quantic est un « crate-digger » extraordinaire), Strictly Niceness l’a rencontré après son explosif concert du Quantic Soul Orchestra à Louvain en mars dernier.
Conversation globale avec, en fond sonore, le bombardement orchestré par le Général Westbeech, dont le dj set éclaté fit les délices ou les nausées (c’est selon) de l’assistance.
Strictly Niceness : Tu vis à présent en Colombie. Pourquoi avoir choisi ce pays alors que tu as voyagé partout dans le monde ?
Will Holland : Pour les gens d’abord ! Il y a plein d’endroits chouettes mais ce sont les gens qui font les endroits. Du point de vue de la musique et du funk, il y a beaucoup de saveurs, de différents rythmes : Funk texan, funk colombien, funk anglais … Tout est dans la saveur … La Colombie est un pays extrêmement riche musicalement. Du nord au sud, les cultures sont différentes. Au Nord, c’est plus traditionnel avec des chants, de l’accordéon, c’est plus afro aussi; au Sud, la tendance est plus salsa. Les gens ne pensent à la Colombie que pour la drogue et ignorent la richesse musicale du pays. C’est la même chose avec le Brésil par exemple. On ne pense qu’à la samba, la batucada, mais il y a plein d’autres styles assez peu explorés. C’est dommage.
SN : Tu y vis de manière régulière ? Ou tu fais des allers – retours entre la Grande-Bretagne et la Colombie?
WH : Je vis à Cali, où vivent aussi Alfredito Linares (pianiste sur la tournée) et Freddy (percussionniste). J’y ai ma maison, j’y ai apporté mon matériel de studio, mes disques …
SN : Tous les disques ?
WH : Non, pas tous … (Il réfléchit) Ce serait comme amener sa nourriture au restaurant. J’ai apporté quelques trucs mais bon … J’ai surtout pensé au studio. Les machines, les micros …
SN : A propos de studio, les musiciens de l’album Tropidelico étaient disséminés partout dans le monde ; Malcolm (Catto, batterie) en Angleterre, d’autres à Panama, d’autres encore à San Juan (Porto Rico), toi en Colombie… Comment t’y es-tu pris techniquement pour coordonner cet enregistrement ?
WH : On peut avoir la nostalgie de la prise « tous ensemble » et du travail de studio mais la technologie actuelle permet beaucoup de choses, des outils, qu’il serait dommage de ne pas utiliser si on les a à sa disposition. Ce qui n’est pas moins authentique. Tu peux enregistrer un truc avec un micro et un lecteur mp3, tu peux avoir un studio entier dans l’ordinateur portable avec lequel tu voyages, ce sont des outils à ne pas négliger. Tu peux enregistrer un mec en Inde et mixer en Jamaïque. Imagines cette technologie dans les mains de ces artistes du passé qu’on aime et écoute, qui nous influencent. Tu envisages le résultat ? Tu imagines la musique qu’ils auraient produit ? Il faut pouvoir avancer avec son temps.
SN : Tu achètes toujours autant de disques ?
WH : Il se fait que j’ai une très bonne source pour des 78 Tours. (Il sourit). Le problème des 78 Tours, c’est que tu ne peux ni les transporter tellement c’est lourd, ni les jouer. (Rires). Mais, si tu savais ce qu’on trouve en Colombie sur ce support ! De tout … la vraie musique colombienne, le « heavy stuff », est sur 78 Tours. C’est dingue ! Ils ont pressé des 78 tours à partir des années 50 et jusqu’en 1977. Donc, tu trouves du funk, de la salsa, du mambo, c’est surréaliste.
SN : Tu fais toujours autant de dj sets à travers le monde ?
WH : Je joue encore beaucoup. Aux Etats-Unis, en Europe. On organise une soirée régulière à Cali, soirée durant laquelle on joue des styles européens pour les gens de là-bas. Le deejaying reste intéressant pour moi, j’adore ça. Entendre un bon dj set reste très inspirant. Mais, si je dois bouger, je préfère voyager 4 semaines avec mon groupe que seul avec une caisse de disques. C’est plus intéressant d’un point de vue sociabilité. Sauter d’un avion à l’autre avec 2 heures de sommeil, c’est … parfois ennuyeux. Je ne vais pas me plaindre mais les possibilités offertes par un groupe sont infiniment plus grandes que celles proposées par un dj seul. Le public a tendance à l’oublier.
SN : Quel projet est plus important pour toi ? Quantic ou QSO ?
WH : Le projet le plus important est celui à venir. Le prochain. Celui d’hier, j’en profite, je l’écoute et le savoure mais je me concentre toujours sur demain. Ce qui est un problème. (Rires) Parce que je ne m’arrête jamais. Je fais puis je passe au truc suivant. Sans toujours prendre assez de recul à mon goût. Pour répondre à ta question, je dirais que les deux projets sont complémentaires. Je suis fier des deux.
SN : L’album « Tropidelico » est beaucoup plus musical, moins cru que les albums précédents. Le son est plus chaud, plus riche et les musiciens avec lesquels tu as travaillé ont apporté plus de musicalité. Comment es-tu arrivé à ce résultat ?
WH : Deux choses. J’ai passé pas mal de temps et investi beaucoup d’argent dans du matériel de qualité. De vieilles machines analogiques, de bons micros …
SN : Tu enregistres sur bandes ?
WH : C’est un mélange des deux. Du digital et de l’analogique. Enregistrer sur bandes coûte très cher. Donc, j’enregistrais sur bandes puis versais le tout dans l’ordinateur … Quant aux musiciens, ces gars-là, Alfredito et les autres, jouent depuis toujours et ont enregistré des dizaines d’albums partout en Amérique Latine, ce qui, de fait, apporte beaucoup d’expérience et de musicalité au projet.
SN : Vous vous êtes rencontrés comment ?
WH : J’étais à Panama pour travailler sur la compilation « Panama Funk » (parue sur Soundway Records) avec un ami Roberto Gimonte. On a décidé de commencer la compilation "Colombia Funk" avec Miles Cleret sur le même label. J’avais des disques sur lesquels Alfredo jouait. On l’a entendu en live et on s’est dit : « waow, ce type est incroyable ». Et je voulais travailler avec lui et l’enregistrer. L’ironie, c’est la première session qu’on a fait ensemble n’était pas bonne, la sauce n’avait pas pris avec Alfredo alors qu’avec Freddy, c’était parfait. Plus tard, j’ai décidé d’aller vivre en Colombie. Et j’ai réalisé que c’était pêcher de ne pas enregistrer avec Alfredo. J’ai donc acheté un piano d’occasion, j’ai appelé Alfredo et on s’y est remis. On enregistrait dans le salon, avec des perroquets dans le jardin et la pluie qui entrait par le toit. C’était le bordel mais c’était chouette (Il sourit, nostalgique). J’espère que cette ambiance s’entend sur le disque.
SN : Je pense que oui. Je trouve l’album excellent et j’ai pensé qu’il serait difficile pour les gens d’ici d’approcher cette musique sur scène. Parce qu’ils n’ont pas cette culture latine. La réaction de public a été plutôt bonne ce soir, non ?
WH : Je trouve qu’on a donné le meilleur concert de la tournée jusqu’ici (le quatrième sur six au total. NDLR). Je suis assez content. Le truc, c’est que les gens ici assimilent la musique latino – américaine à une sorte de soupe sentimentale et romantique destinée aux bobos … c’est une culture qu’ils ne connaissent pas. Encore une fois, il y a plein de musique en Amérique latine, plusieurs langages. En Colombie, on entend des influences très variées. Comme pour la soul ou les musiques européennes : musique juive, musique des Balkans, … Lentement mais sûrement, on arrivera à leur faire comprendre la variété de langages disponibles en Amérique Latine. Pour l’instant, les gens sont plus sensibles à des styles plus immédiatement dansants comme le funk ou la soul. Des dj’s comme Keb Darge ou d’autres de la scène deep funk ont joué ces disques pendant des années ; ont mis des années à faire apprécier le deep funk par le public mais ils y sont parvenus. C’est un long processus.
SN : Tu as approché plein de styles musicaux : le funk, la soul, maintenant, la musique latino. Vers quels styles comptes-tu t’orienter prochainement ?
WH : J’ai un album reggae / dub intitulé Quantic Presenta Flowering Inferno qui va arriver sur Tru Thoughts ( très bientôt. NDLR). Le nouveau QSO est en production, je l’ai enregistré partiellement en Colombie et au Brésil, partiellement ici. J’ai invité Malcolm Catto à venir en Colombie pour enregistrer. Cette fois-ci, on s’est tous retrouvés physiquement en studio. C’est plus live encore, c’est intéressant. On voulait aussi montrer aux latinos ce qu’on fait ici. Ce qu’il se passe quand ils jouent puisqu’ils jouent beaucoup de standards dans des bars d’hôtels, etc… C’est alimentaire. On voulait qu’ils voient l’effet de leur musique sur les gens d’ici, qu’ils voient les jeunes gens danser sur leur musique. Ces gars sont des talents oubliés. Même là-bas, les gens les ont oublié. Donc qu’ils viennent ici et voient l’effet qu’il ont sur les gens va les remettre en confiance et avoir un impact chez eux.
SN : Alfredo est un pianiste étonnant …
WH : Absolument … Il peut tout jouer … le blues, la salsa, le funk, du traditionnel … Je n’avais qu’à mettre les micros et pousser sur « record » et ce qu’il jouait était immédiat et immédiatement parfait. Le rêve. Sans avoir entendu les chansons avant … Waow … Après, il a fallu nettoyer un peu quand même, faire le tri et mettre un peu d’ordre dans toutes ces pistes. Mais le résultat était bon. Ce sont les musiciens panaméens qui m’ont le plus impressionné. Avec eux, je n’ai rien eu à faire.
SN : Tu es donc encore et toujours le « hardest working man in the business ». Tu dors parfois ?
WH : (Il rit) Mon cher, j’ai une maison dans la jungle et quand j’y vais, je ne fais rien. Pas de musique, pas de disques, pas d’ordinateur … des bouquins et du sommeil.
SN : Merci beaucoup.
WH : Merci à toi.
Propos recueillis par Philippe Coicou.
Le camarade Alex, jamais à cours de bonnes idées, a passé un peu de temps en compagnie de Jose James lors de sa venue en Belgique en mai dernier. Ca donne ceci, une interview du meilleur aloi.
A noter que Jose James sera à l’affiche du Middelheim Jazz Festival le samedi 16 août. Hautement recommandé.
Pour se replonger dans la vibe Jose James, voici la vidéo de “Park Bench People”, enregistrée dans un foyer de sans-abris à New York.

Crédit photo : MICKAEL JIMENEZ
Seun Kuti, fils de Fela Kuti, était à Bruxelles pour un concert dans le cadre du Festival des Libertés au Pathé Palace. Cette mémorable prestation du groupe Egypt 80 restera dans les annales de par sa puissance, son authenticité, sa maîtrise. Bien que le rappel fut (beaucoup) trop court et que le public sortit avec un goût de trop peu, Seun Kuti s’est assuré une base de fans en Belgique. Le public, conquis, se souviendra de son passage.
Rencontre l’après-midi précédant sa démonstration.
Strictly Niceness : Tu as dit que tu devrais jouer les chansons de ton père jusqu’à être prêt. Prêt à quoi ? Et pourquoi ?
Seun Kuti : J’ai dit ça il y a longtemps. Il y a 8 ou 9 ans. Mon père (Fela Anikulapo Kuti) venait de mourir. Sur scène, je ne jouais que ses chansons et l’on me demandait pourquoi. Pourquoi, je ne faisais pas d’album, pourquoi je ne jouais pas mes propres chansons, etc. Je n’avais pas envie de faire un album sous cette pression-là. Je ne me sentais pas prêt à enregistrer un album à l’époque. Il fallait que je me sente prêt à être prêt, je crois. Maintenant, c’est le cas. Je me sens prêt. Je suis en accord avec moi-même. Depuis 2 ans environ.
SN : N’est-ce pas étrange d’avoir plus de 10 ans de carrière et seulement une sortie (le maxi « Think Africa/ Na Oil » paru sur Still Music, enregistré à Lagos)
SK : Je joue avec le groupe depuis que j’ai 8 ans. Et je suis professionnel depuis 10 ans. J’avais envie de parler de ce que je sentais, de ce que je connaissais. Tant du point de vue artistique qu’humain, je ne voulais pas parler de ce que je ne connaissais pas. Je ne me sentais pas prêt à enregistrer car les enregistrements sont éternels. Tu ne peux pas les effacer. Je ne voulais pas mentir dans ma musique. J’ai donc pris mon temps, fait ce que j’avais à faire, étudier, apprendre. On a enregistré un disque à Paris qui va sortir en mars.
SN : En Afrique, quasiment tous les artistes sortent des cassettes. Tu n’en a jamais sorti au Nigeria ?
SK : Non, comme je te le disais, je ne me sentais pas prêt.
SN : Ton père disait que la musique est l’arme du futur. Tu utilises ta musique comme une arme à penser plutôt qu’arme de combat.
SK : Quand les gens entendent le mot « arme », ils pensent automatiquement au combat. Se battre contre quelque chose, c’est une chose. Une arme, c’est fait pour se battre. On peut se battre pour l’éternité mais comprendre ce qu’il y a derrière la lutte, les motifs de la lutte, l’idéologie inhérente à la lutte, c’est autre chose. On peut se battre ad vitam aeternam, s’entretuer, si l’idéologie est mauvaise, si l’objectif est mauvais, on ne progresse pas. Qui que ce soit qui gagne. En Afrique, on se bat depuis 40 ans, mais on en est toujours au même point. Je crois qu’il nous faut changer les objectifs de nos luttes à travers le continent. Toutes ces années de ce cycle oppression – répression nous ont imposé un certain mode de pensée. On se bat pour le quotidien, pour bouffer, pour la survie immédiate. Chacun pour soi. Moi, je pense un peu plus loin. Je pense à demain. Il faut y penser. Le futur appartient à la prochaine génération. Je ne veux pas faire partie de ces gens qui ne pensent pas à demain. Si tu n’es pas partie du problème, tu es partie de la solution. Quoi que tu fasses.
SN : Penses-tu que c’est parce que l’Afrique s’est battue sans suffisamment réfléchir qu’elle en est toujours au même point ?
SK : Oui, parce que quand les dirigeants de l’époque ont été assassinés, les gens les ont vite laissés tomber. Ils ne se sont pas sentis concernés. Ils ont refusé le combat. Cette manière de voir est un facteur important de la situation en Afrique aujourd’hui.
SN : C’est possible de réfléchir quand on doit se battre pour survivre au quotidien ?
SK : C’est toute la question. Il nous faut sacrifier quelque chose. Il faut que ce sacrifice soit fait. On est dans la position où nous devons penser à notre survie quotidienne. Tout le temps. La chanson « Think Africa » parle de cela. Chacun pense d’abord à soi et personne ne prend le temps de penser à son prochain. Ils nous ont mis dans cette position. Il faut qu’on en sorte. Et que l’on réfléchisse à ce vers quoi nous voulons aller.
SN : Peux-tu expliquer ton point de vue sur les problèmes interethniques au Nigeria ?
SK : Il y a effectivement des combats interethniques là-bas. Le Nigeria n’est pas une Nation. C’est une création qui rassemble plein de gens, plein d’ethnies, mis ensemble dans un endroit appelé Nigeria sans leur demander leur avis. Il nous faut comprendre que notre unité viendra de notre capacité à être indépendants les uns des autres. On est en Afrique, nom d’un chien ! On est tous noirs, et on parle en termes de majorité ou de minorité ? C’est absurde ! Moi, je suis Yoruba (ethnie dominante au Nigeria. NDLR), je suis mieux représenté au Sénat et au Parlement que d’autres groupes ethniques. Les Ijaws (du nord, région d’où est tiré le pétrole. NDLR), par exemple, sont appelés « minorité ». Ils n’ont pas le même nombre de représentants que moi. On ne peut former une nation basée sur des inégalités pareilles. Ca ne marchera jamais.
SN : Penses-tu que c’est le résultat d’une politique délibérée des Européens ?
SK : Oui. On a d’abord formé un protectorat puis on a formé un état (Le Nigeria est devenu indépendant en 1960.NDLR). C’est ce qui s’est passé dans toute l’Afrique. Je ne voudrais pas verser dans la théorie du complot, mais je pense que les Européens sont d’excellents planificateurs, et qu’ils ont un agenda caché. Si, par exemple, les Haoussas (ethnie du nord, à majorité musulmane, qui souhaite établir la Loi Coranique dans tout le pays. NDLR) avaient eu leur propre pays, on n’aurait pas le problème qui se passe pour l’instant. Ils sont furieux parce qu’on ne respecte pas leur loi et leurs croyances. On entrerait dans leur pays avec la volonté de respecter leurs lois, cette Charia qu’ils souhaitent établir au Nigeria. Mais moi, quand je vais dans le Nord, j’ai des problèmes parce que je ne respecte pas leur loi. On me dit : « Seun, tu ne respectes pas la loi coranique ». Je réponds que c’est normal vu que je respecte la constitution nigériane. Je suis un citoyen nigérian vivant au Nigeria, je respecte la constitution nigériane. Pas une loi locale.
SN : Joues-tu régulièrement au Nigeria ?
SK : Oui, mais pas depuis 2 ans. D’abord, je n’y suis pas beaucoup, ensuite, il n’y a plus de salles pour l’afro beat …
SN : Pourquoi ?
SK : Ca, c’est compliqué ! D’abord, c’est politique. Le gouvernement ne souhaite pas trop voir de groupes d’afro beat … Il n’y a, en fait, pas de groupes d’afro beat en fait, à part mon groupe. Et le gouvernement prétend que les gens ne veulent plus écouter cette musique. Ce qui est un mensonge.
SN : Comment expliques-tu cela ? C’est trop politique ?
SK : Oui, ils pensent qu’on fouille trop les poubelles. Donc, on a plein de fans et de gens qui nous suivent.
SN : Quelle est la musique la plus écoutée au Nigeria ?
SK : On a notre propre forme de hip hop. Que je n’aime pas. Ce qui fait que je me dispute avec ma sœur qui adore cette musique (sourire adolescent).
SN : Tu as grandi avec le hip hop. En écoutes-tu encore ?
SK : Oui, beaucoup. Mais pas de hip hop nigérian. Je ne ressens pas la justesse de cette musique. C’est personnel évidemment. Mais, pour moi, la musique, c’est plus que des beats et des mots. Peu de gens dans l’industrie du disque au Nigeria ont cette justesse. J’écoute également du hip hop sud-africain, du hip hop de la côte sud des Etats-Unis. Et plein d’autres choses.
SN : Quels sont, à ton avis, les 5 disques les plus importants qui ont été enregistrés par ton père ? Et pourquoi ?
SK :
1/ « jeun k’oku ». Monstrueux.
2/« Kalakuta Show » à propos de la première attaque de sa maison par le gouvernement en 1974.
3/ « Unknown soldier » à propos de la destruction de la maison.
4/ « Look and laugh ». Le meilleur qu’il ait jamais enregistré.
5/ « Underground system ». parce que c’est le dernier disque.
SN : Merci beaucoup.
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak)
Philippe Coicou et Ali Shaheed Muhammad.
CREDIT PHOTO : Chris
Seconde partie de l’interview de Ali Shaheed Muhammad. Cette partie est menée par Chris.
Il revient sur son parcours, sur ce groupe mythique qu’est A Tribe Called Quest. Sur ses projets, l’après musique, l’islam, etc …
LiveNDirect : Comment s’est formé le groupe A Tribe Called Quest ?
Ali Shaheed Muhammad : Q Tip et Phife Dawg ont grandi ensemble. Ils se connaissent depuis qu’ils ont 3 ans. Jarobi a emménagé dans leur quartier quand ils avaient 11 ou 12 ans. C’est Phife qui a incité Q Tip à rapper. Il lui disait : « tu devrais essayer ». Moi, j’ai rencontré Q Tip à l’école secondaire. On lui avait dit que j’étais dj, il m’a donc demandé de lui donner une cassette ; je la lui ai donné et il m’a proposé de faire partie de son crew. Il y avait aussi un type qui s’appelait Sha, il jouait de la batterie … On répétait chaque weekend, on tentait des trucs. C’est comme ça que ça a commencé.
LND : Penses-tu que les Jungle Brothers, De La Soul et Dj Red Alert ont eu une part prépondérante dans l’émergence et le succès du groupe ?
ASM : Dj Red Alert est l’oncle de Mike G des Jungle Brothers. Nous faisions des démos, comme ils le faisaient . On les connaissait. On faisait tous de la musique. Il est évident qu’avoir le soutien de l’un des plus importants dj de NY, ce qu’était Red Alert, est une grande opportunité que tout le monde n’a pas. Ça nous a encouragé à continuer à faire ce qu’on faisait.
LND : Peux-tu expliquer ce qu’est la Native Tongue ? Y attaches-tu beaucoup d’importance ?
ASM : Les Jungle Brothers et De La soul avaient un concert ensemble, me semble-t-il, un 4 juillet ou un autre jour férié de ce genre. C’est comme ça qu’on s’est tous rencontré. C’était comme rencontrer des cousins dont tu avais entendu parler mais que tu n’as jamais rencontré. À partir de ce moment-là, on ne s’est plus quitté. On faisait la fête ensemble. On était ensemble quand l’un des autres groupes enregistrait. On se voyait beaucoup. On partageait la même vibe, le même amour de la musique, les mêmes idées afro centristes, la même envie de défendre notre identité, d’être originaux. C’est comme ça qu’on a eu l’envie de donner un cadre à ces points de vue que l’on partageait. Ce cadre s’est appelé Native Tongue. On vivait par ça. Et ça s’est développé. Avec la rencontre avec Queen Latifah qui était sur Tommy Boy avec De La Soul, les Leaders Of The New School. On est apparu presque en même temps. Un moment de communion a débouché sur une amitié durable et un véritable partage.
LND : Comment es-tu rentré dans la Zulu Nation ?
ASM : J’y suis entré via Afrika Baby Bambaata (des Jungle Brothers) et Q Tip. J’ai étudié leurs préceptes et pris ma carte de membre. Rencontrer Afrika Bambaata a été une expérience incroyable. Voilà quelqu’un qui a formé une communauté internationale. Qui a convaincu les gens de quitter le gangstérisme et de s’unifier au travers de leur amour pour cette musique. Bam m’a dit qu’on venait tous du même endroit, qu’il fallait se trouver des goûts communs et se retrouver autour de ceux-ci. Même si on a des moyens différents de l’exprimer. C’est important qu’un dj comprenne cela. Qu’il faut s’ouvrir aux autres. C’est important de rencontrer des gens d’autres cultures, d’autres environnements. C’est comme ça que j’essaie de vivre. Tout cela me vient d’Afrika Bambaata.
LND : Comment as-tu vécu la séparation de A Tribe Called Quest ?
ASM : J’étais très triste en quelque sorte. On a débuté quand on était gamins et ça a été un voyage, un truc au-delà de ce qui était visible par le public, par les fans. En même temps, les frères voulaient entamer un parcours plus personnel dans leur vie et leur carrière et il n’est pas chouette de les arrêter pour des raisons purement égoïstes. Cela me remplissait de joie de les voir avoir envie d’autre chose. Je voulais les aider à parvenir à remplir leurs objectifs. Alors, ok, on avait fait beaucoup de trucs … Il faut savoir s’arrêter.
LND : Vous aviez signé pour 6 albums avec Jive Records. Appréhendes-tu le sixième ?
ASM : Oui, absolument. Parce que je n’aime pas laisser des choses en plan. Il faut qu’il y ait une fin à ce que l’on entreprend. Avoir ça au-dessus de soir, c’est comme une épée de Damoclès. Ne pas avoir ce disque derrière moi, c’est comme une sensation de « et si …» , Si on le faisait, si on ne le fait pas … Je n’aime pas ce genre de sentiment. J’ai envie de clôturer ce contrat. Une fois que c’est fait, on peut passer à autre chose. Peut-être négocier un nouveau deal, peut-être signer ATCQ sur Tribe Called Quest Records, peut-être tourner et retourner voir nos fans et nos amis (ce qui serait la cerise sur le gâteau).
LND : Vous venez de recevoir un prix sur VH1. Et vous avez quelques concerts prévus en 2006 et 2007. Apprécies-tu encore ces moments en tournée comme à tes débuts ?
ASM : Je ne le ferais pas si je ne les appréciais pas. Ce serait une perte de temps. C’est fascinant d’y revenir avec l’éducation, l’expérience, la compréhension que j’ai à présent. Je me sens vieux parfois, pas comme si je ne pouvais plus me retrouver dans tout ça. Je comprends les choses autrement, je pense différemment par rapport à lorsque j’étais adolescent. Les honneurs, comme sur VH1, c’est chouette, mais lorsque j’étais plus jeune, j’aurais été tout excité, je serais devenu fou. J’ai toujours la passion. Quand j’entends un artiste comme Jneiro Jarel par exemple, j’ai juste envie de rentrer à la maison et de me tester par rapport à son travail. L’excitation est toujours là.
LND : Penses-tu que ATCQ sonnerait comme à l’époque sachant que vous avez chacun évolué de votre côté ?
ASM : C’est impossible à dire. De prédire comment Tribe sonnerait. Comme tu dis, on a évolué, grandi, appris. Q Tip comprend très bien la musique puisqu’il joue du piano. Moi aussi, grâce à la basse, la guitare, et aux claviers. Je ne pense pas qu’il soit possible qu’on ait la même approche qu’à l’époque. Mais, on ressentirait la même excitation. On a toujours le même amour de la musique, la même passion, et la même envie de se tester par rapport à ce qui se passe aujourd’hui. La technologie, aussi, rend les choses intéressantes. Ce que tu peux faire avec Pro Tools ou Logic Audio en plus d’une SP 12 ou à une MPC, c’est fascinant.
LND : Ca sonnerait toujours jazzy ?
ASM : Je ne peux pas te répondre, je ne suis pas devin. Je n’ai pas de boule magique.
LND : À propos de Lucy Pearl, peut-on en attendre encore quelque chose ou est-ce un chapitre clôturé ?
ASM : Je pensais que c’était fini, mais il semble, au travers de plusieurs conversations, qu’il soit possible qu’on refasse quelque chose ensemble. On parle ensemble. Il n’y a rien de concret en tout cas. On verra …
LND : Tu travailles avec plein d’artistes différents. Pourrais-tu en citer un en particulier avec lequel tu apprécies de collaborer ?
ASM : (Il réfléchit) Waw ! J’apprécie la collaboration avec plein de gens. Je ne pourrais pas te citer un artiste en particulier. Il y a plusieurs types d’amitié possibles autour de la musique. Il y a des gens qui ne sont là que pour le travail, produire, enregistrer. D’autres avec lesquels tu fais la fête, tu causes, tu t’amuses. Entre D’Angelo et moi ou Eric Benet et moi, l’amitié est réelle mais différente. Hors du cadre musical. Ça a une signification différente pour moi.
LND : Y a-t-il un artiste en particulier avec lequel tu voudrais travailler dans le futur?
ASM : Waw ! (Il réfléchit). J’avais une liste longue comme un jour sans pain. Mais depuis que j’ai commencé à travailler sur mon album, je n’ai plus du tout prêté attention à cette liste. Si je devais n’en citer qu’un, ce serait Susana Baca. Elle vient du Pérou. Elle chante en espagnol, donc je ne comprends pas ce qu’elle chante, j’ai besoin de traduction, mais l’émotion qu’elle dégage est fantastique. Tous les gens à qui j’ai fait écouter sa musique deviennent fans et vont chercher ses disques. Avec le temps, j’ai compris qu’elle parlait des problèmes des noirs au Pérou. C’est fantastique. Elle utilise des instruments basiques. Percussions , basse, guitare. C’est un album extrêmement émouvant, remuant. Je ne sais pas ce qui se passerait si je la rencontrais, sachant qu’elle ne chante habituellement pas sur le type de musique que je fais. Ce pourrait être à l’opposé de son style et je ne voudrais pas manquer lui manquer de respect. Mais, je l’adore !
LND : Quels sont les buts et activités de Garden Seeker ?
ASM : C’est un label que j’ai monté. Au départ, tu dois comprendre que le Garden Seeker est celui qui cherche par son activité à vivre sa vie afin d’atteindre les jardins du Paradis à sa mort. Donc, ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de fierté et d’engagement. J’ai envie que les projets que l’on développe soient écoutables par tous. Par des enfants, des adultes. On a un artiste qui s’appelle Kay, qui est incroyable. Il vient du Texas. C’est un lyriciste exceptionnel. Son style est dingue. Il est tout à fait dedans et très à propos par rapport aux problèmes qu’il rencontre. Chip Fu des Fu-Schnickens est aussi avec nous. Lui aussi, il est invraisemblable. J’ai entendu un type à la radio l’autre jour rigoler de Chip, se moquer de lui, et j’ai pensé : « mon cher, si tu savais, Chip te bouffe vite fait bien fait à tous les niveaux. Jamais tu ne pourras le tester ».
J’ai envie de faire de tout, de la soul, du jazz, de la deep house au fur et à mesure que le label grandit. Donner de la musique de qualité à écouter aux gens. Qu’ils puissent s’y identifier, qu’elle les fasse réfléchir. Et si possible, durer dans le temps.
LND : Pourrais-tu imaginer ta vie sans la musique ? Penses-tu à arrêter un jour ?
ASM : Oui, j’y pense chaque jour. Je vieillis, il y a plein de choses que j’aimerais faire dans ma vie en dehors de faire de la musique, qui n’ont absolument rien à voir avec elle. Mais tant que ce jour ne viendra pas, je continuerai. (il sourit)
LND : As-tu des choses qui te passionnent dans la vie à part la musique ?
ASM : Absolument. Je suis musulman. J’ai envie de grandir humainement, spirituellement. De remplir les devoirs du Musulman. J’ai envie d’amener les gens à comprendre l’Islam. Et je constate les luttes intestines entre les différentes composantes de l’Islam. Ça me rend triste. L’ignorance, le manque de compassion et de compréhension, la discrimination. Je veux lutter contre ces états de fait. Je ne sais pas si ce sera d’ordre public ou d’ordre privé mais j’ai envie d’apporter plus de compréhension pour ma religion et mes croyances, à travers ma religion et mes croyances. L’Islam est une religion de paix malgré le désordre interne et ce qu’on veut faire croire aux gens. Et j’ai envie de le partager en tant que tel. D’unir mes frères et sœurs. À n’importe quel prix. Et pour tous, musulmans et autres.
LND : L’Islam influence-t-il ta musique ?
ASM : Oui. Maintenant oui. Il y a certains sujets que je préfère éviter. D’un point de vue artistique, parfois je me dis que ça pourrait être très bien. C’est évidemment autre chose d’un point de vue personnel et spirituel. Je pourrais faire plein d’argent en abordant certains sujets, en faisant certaines choses. Mais il faut que je puisse me regarder dans la glace quand je vais me coucher. Certains des artistes qui m’intéresseraient pour Garden Seekers Productions mettent dans leur musique des choses avec lesquelles je ne me sens pas en phase. Donc, je passe …
Si un jour tu le rencontres, Phife te dira que j’avais l’habitude de faire la police avec ses lyrics. Je lui disais : « Phife, tu ne peux pas dire de telles choses. Réfléchis à ce que tu dis. Tu vas trop loin ». Et lui, il n’était pas d’accord avec moi. Il y a des choses que je n’ai pas envie d’entendre.
LND : Comment se fait-il que l’Islam attire autant les jeunes noirs américains ?
ASM : Bonne question (il réfléchit). Dieu dit dans le Coran que seul Lui adoucit les coeurs de l’humain, qu’Il lui ouvre les yeux et les oreilles. Il faut être apaisé pour comprendre le message qu’Il te donne et si tu n’es pas apaisé tu ne le comprends pas. Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Tu sais que c’est mauvais de fumer mais tu fumes quand même. Pour l’Islam, c’est la même chose. L’Islam est une Vérité. Peut-être ont-ils besoin de vérité. Toutes les religions partagent le même Dieu. Dieu est la Vérité et ils veulent trouver cette vérité dans leur vie.
LND : Plusieurs artistes se revendiquent de l’Islam. Il y a eu une grande réunion d’artistes hip hop musulmans. Comment analyses-tu cela ? As-tu le sentiment de devoir contribuer à cela ?
ASM : Je pense que, dans ce cas, peu importe l’Islam quoi que ce soit. On est membres de la communauté, on vit dans la même époque qu’elle. On a besoin d’unité dans la communauté. C’est ça qui est important. On doit montrer à la communauté qu’on est présents. On a de l’influence en tant qu’artistes hip hop, on doit pouvoir l’utiliser. Montrer que nous sommes unis. Que l’on soit musulman ou non. J’ai participé à ce type d’événements quand j’avais le temps de la faire.
LND : Quels sont tes plans pour l’avenir ?
ASM : Je dois finir mon album. Qui est très en retard. Je travaille dessus. Pour le reste, je ne vais rien dire. J’ai des trucs sur le feu. J’ai envie de les voir se concrétiser. Avec l’aide de Dieu. Quand cela se concrétisera, j’en parlerai. Je ne veux pas anticiper.
LND : 5 questions rapidement. Quel est le meilleur moment de ta carrière ?
ASM : (longue réflexion) Quand on a découvert qu’après que les gens se soient moqués de nous, on était arrivés au point où trois labels faisaient la course pour nous signer. C’est très grand !
LND : La partie la plus agréable de ta carrière ?
ASM : Ne travailler pour personne excepté nous-mêmes. Je ne sais pas.(Il réfléchit) Il y a tellement de choses agréables !Voyager, rencontrer quantité de gens. Être ici à Bruxelles ? Hé, je suis un gamin de Brooklyn ! Tu leur dis, à ces gosses, qu’ils vont voyager à travers le monde grâce à ce qu’ils font, ils n’osent même pas en rêver. Et pour moi, ça s’est passé. Tu sais quand j’ai vu le chiffre 24 sur la toile hier, j’étais là : « Waw ! ». J’étais au KVS et … J’aurais dû le dire aux gens qui étaient là. Autant de temps à mettre le hip hop sur la carte du monde. Quand j’y pense … Si on me l’avait dit, je ne suis pas sûr que je l’aurais cru. Je suis reconnaissant pour tout ça. Les gens qui m’entourent sont passionnés par ce qu’ils font. Le prix sur VH1, … Les pensées de gens pour Phife, trop de grands moments pour en retirer un seul …
LND : Ton top 5 des albums hip hop les plus importants?
ASM : Pfffff … Ce n’est pas juste … (rires), je déteste ce genre de question. Et pas de chance ! On me la pose tout le temps. (Il fixe l’enregistreur en lui demandant s’il est bien compris) Tu réponds puis tu réalises que tu as oublié ceci ou cela … Tu crois que les gens que tu as oubliés vont t’en vouloir, etc… C’est une question vache Messieurs ! (longue réflexion). On parle de hip hop ?
LND : Oui, on parle d’albums hip hop.
ASM : Ok, pas de blagues. Je vais te donner des albums importants. Pas 5 chansons, c’est impossible. Public Enemy (It takes a nation of millions to hold us back) est énorme. NWA (Straight out of Compton). De La Soul (3 feet high and Rising). The Jungle Brothers (Done by the forces of nature). Ce serait tricher de mettre l’un des nôtres dans la liste mais je n’en ai que 4. Il faudrait que j’en retire un ou deux pour faire de la place. Ok, j’en mettrai 6. Slum Village (Fantastic Vol 1), et Common (Electric Circus).
LND/SN : merci beaucoup.
Propos recueillis par Chris Barbé et Philippe Coicou (Dj Kwak)
Ali Shaheed Muhammad était à Bruxelles pour souhaiter bon anniversaire à la Zulu Nation chapitre belge. Ali, c’est le producteur de A Tribe Called Quest, séminal groupe hip hop originaire de New York , aux ambiances jazzy et aux paroles conscientes et afro-centriques. De « People’s instinctive travels … » à « The love movement », en passant par Lucy Pearl et ses propres productions, Ali Shaheed Muhammad, mine de rien, occupe le terrain depuis près de 20 ans en ayant participé à quelques – uns des plus importants disques de l’histoire du mouvement hip hop. De ses croyances à la technologie, de l’industrie du disque à son évolution personnelle, Ali Shaheed parle de tout. Affable et souriant. Rencontre tard le soir au lendemain des agapes.
Strictly Niceness : Te rencontrer c’est un peu comme revoir un copain d’enfance dont on aurait perdu la trace et ce parce que je suis fan depuis des années. Que s’est-il passé depuis Lucy Pearl ?
Ali Shaheed Muhammad : Après LP, j’ai fait mon premier album solo, monté un label, à présent, je travaille sur mon second album … j’ai été occupé. Discret mais occupé.
SN : N’est-ce pas ennuyeux à la longue que les gens viennent te parler de ATCQ plutôt que de ton présent ?
ASM : Non, c’est flatteur. On n’avait pas conscience, à nos débuts, de l’importance que ce groupe prendrait et de l’influence qu’on aurait sur les gens à travers le monde. Il y a plein d’artistes qui ne sont pas dans notre cas, qui n’ont pas touché autant de monde. Ce n’est pas ennuyeux d’entendre les gens me parler d’ATCQ. Et on doit être conscients de la bénédiction, de la chance que cela représente. C’est une chance énorme. Il y a un vers du Coran qui traite de cela. De quelles bénédictions du créateur tu nies et desquelles tu profites. Il ne faut pas renier la chance. Ce serait idiot.
SN : N’est – ce pas idiot de ne regarder que le passé et de ne pas se concentrer sur l’avenir ?
ASM : Absolument. Vivre dans le passé peut te faire oublier de progresser en tant qu’être humain. Tu dois être conscient de ton passé mais aussi préparer ton futur. L’un sert l’autre. A propos de ATCQ, nous n’avions pas l’intention de refaire quelque chose ensemble. Ceci dit, on ne sait jamais … Mais on avance. On est contents que les gens nous en parlent. Ce qui est sûr, c’est qu’on a touché les gens, et ça, c’est bon à savoir.
SN : Ca ferait plaisir un album de Tribe. Est-ce possible ?
ASM : Tout est possible mais on a rien de prévu. Dieu seul sait … Il n’y a pas de plans concrets. On a tourné encore l’an passé ensemble. Q Tip me dit toujours qu’on a un vingtième anniversaire à fêter. Et moi je suis là : « Je ne veux pas le savoir ». On veut faire quelque chose de spécial mais on ne sait pas quoi. Et Phife (Dawg) étant malade, on ne peut, ni ne veut rien faire tant qu’il n’est pas guéri.
SN : Est-il encore possible en 2007 de faire des albums comme « People’s instinctive « ou « 3 feet high and rising » avec les lois concernant le droit d’auteur ?
ASM : On ne pourrait pas refaire un disque du genre avec la même formule. Ce ne serait pas possible. On a trop appris. Quand on était jeunes, on ne savait rien, tout était neuf, chaque expérience … le studio, les ingénieurs, … tout était neuf … Maintenant, on est plus vieux (il réfléchit) c’est comme un bébé. Il ne connaît rien de la vie donc tous ses gestes sont purs, mais il apprend. On ne pourrait pas refaire ça avec les mêmes intentions. C’est dur à dire. Mais, ce qui reste intact, c’est notre amour de la musique et notre envie de nous confronter à nous-même, à l’industrie du disque. Avec ce genre d’envie, si Dieu le veut …
SN : Tu est très croyant. N’est-ce pas difficile d’être croyant quand on voit ce qui se passe autour de nous ?
ASM : J’essaie d’être le meilleur croyant possible. Mais, non, ce n’est pas difficile. Dieu dit que si tu prends tous les arbres de la terre pour en faire des stylos et toute l’eau pour la transformer en encre, tu ne pourrais pas transcrire toutes les bénédictions qui te sont données chaque jour. Il y a plein de choses négatives qui se passent mais aussi de très belles. Tout dépend de comment tu te positionnes comme homme et comme croyant, comment tu vois ces événements. L’un de mes oncles a récemment perdu beaucoup dans des inondations. 40 ans d’objets, de livres, de vie. Il était déprimé mais, à présent, il retrouve confiance. Il m’a dit : « Regardes nos amis de San Diego, ils ont vraiment tout perdu. Moi, j’ai encore un toit». Ceci est un exemple de comment tu te positionnes.
Pour moi, je ne suis pas où je voudrais être mais si je voulais être parfait, je deviendrais fou. A 19 ans, tu ne te poses pas autant de questions. Tu profites de la vie. Maintenant, à 37 ans, je deviens plus sage, plus mature, je pense et parle différemment. Mais ne crois pas que je sois parfait, je suis un foireux de première (rires).
SN : Collectionnes-tu toujours les disques ?
ASM : Je suis passé au format digital … je suis tout à fait converti, désolé (rires) … On dit que le format digital a, en quelque sorte, rendu obsolète le vinyl. J’ai toujours suivi les évolutions technologiques. Toujours. J’ai toujours mon lecteur à bandes 8 pistes qui est fonctionnel (c’était un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. NDLR), mon deck cassette et ma platine à la maison mais bon … il faut vivre avec son temps. La dynamo de Thomas Edison est, disons, quelque peu dépassée (rires). Elle existe mais elle st dépassée …
SN : Utilises-tu toujours des samples quand tu produis ?
ASM : Bien sûr. C’est l’essence même. On ne peut pas enlever ça au mouvement. Mais, j’encourage les gens à pratiquer des instruments, à jouer afin que l’esprit de la musique ne meure pas. Il existe un nombre infini de disques à sampler. Mais ce que nous aimons dans ces parties que l’on sample, c’est l’émotion que ces musiciens y ont mis. Si le sample n’est qu’une béquille sur laquelle s’appuyer, ce n’est pas bon. L’esprit et la lettre se perdent. C’est pourquoi j’encourage tant à sampler qu’à jouer d’un instrument. Avoir une science de la musique permet de mettre une émotion personnelle dans ta musique. Moi, je tente de faire les deux. Je sample et je joue.
SN : Je trouve que ce mouvement s’appauvrit. Les lyrics ne ressemblent plus à grand-chose, la musique devient majoritairement insipide. Quel état des lieux fais-tu du mouvement ?
ASM : Ca ressemble à ce qui se faisait aux premiers jours du rap en terme de lyrics. Les gars rappaient sur ce qu’ils avaient, leurs possessions. Ils étaient flamboyants, arrogants. C’est similaire à ce qui se passe maintenant. Quand KRS One et Public Enemy sont arrivés, ça a changé la donne. Non qu’ils tapaient sur ce qui s’était fait avant eux, mais dans un sens ils prêchaient contre ces arrogances, contre ce qui se passait à l’époque. On est revenu à ces débuts. Je crois que c’est une question de cycles… (il réfléchit) Je crois que quand une société ne se bat plus, ne lutte plus, à un certain point, elle manque de spiritualité, d’unité puisqu’il n’y a plus de combat. Plus d’objectifs communs et similaires. Dans le business, cette imagerie de richesse propagée par l’industrie rince les cerveaux des gosses. C’est ce cycle qu’il nous faut combattre pour l’instant.
SN : Ce cycle est dangereux non ? Il y a plein de luttes partout …
ASM : Ce qui est dangereux, c’est l’image monolithique de cette soi-disant richesse, de cette imagerie. Pour voir ceux qui font de l’argent comme ça en dealant, il faut aussi regarder ceux qui n’en font pas de cette manière – là. Quand tu fais du street money, c’est au détriment de ta communauté, de toi – même. Les conséquences de ce type d’acte qui ne sont pas montrées. La prison, etc … On montre le côté flamboyant des choses, les bijoux, les bagnoles… Pas le moche. Quand on est arrivé, il y avait un équilibre entre ces courants. Cette belle vie et les risques inhérents à celle-ci. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Tout ce qui est montré à la télévision, sur You Tube, etc, désensibilise les mômes. Ils ne voient plus la pauvreté, la lutte contre celle-ci. Donc, il n’y a pas d’unité, plus de conscience collective. Quand le gouvernement américain a voulu prendre ces lois sur l’immigration des Latinos, ils se sont groupés, ils se sont défendu. Ils ont manifesté par centaines de milliers dans toutes les villes américaines. Nous, les Blacks, on a perdu cet esprit de corps parce qu’ on ne se rend plus compte de ce qui se passe ailleurs. Au Darfour par exemple. Bien sûr, ce n’est pas comparable. Mais, ceux qui luttent au quotidien ne voient pas l’utilité de l’unité. Ceux pour qui les choses ne vont pas mal, ceux qui se battent pour changer les choses au niveau politique, ne parviennent pas à construire cette unité, cet esprit de corps. C’est pareil au niveau du hip hop. Il n’y a pas de leadership dans ce sens. Il nous revient à nous, gens plus âgés, de parler aux gamins, de tenter de diriger, d’orienter leur énergie. De leur dire qu’on les comprend, qu’on sait d’où ils viennent. Qu’on sait que leurs parents n’ont matériellement pas le temps de s’occuper d’eux, qu’on sait que les maisons de jeunes sont en train d’être fermées, qu’il y a de moins en moins de programmes éducatifs pour eux, etc … C’est à nous de prendre cette place de « parents », de les guider. Il nous faut comprendre dans quel environnement ils vivent. De quoi ils souffrent … être là, à l’écoute.
SN : 50 Cents peut-il prétendre prendre ce rôle ? C’est un exemple bizarre non ?
ASM : 50 est aussi intelligent que Bill Gates. Il est super malin. Il parle le langage des jeunes. Cela ne me dérangerait pas d’avoir 50 comme modèle vu qu’il est malin. Il a réussi à retourner une situation très difficile à son avantage. Il parle de ce qui se passe dans le ghetto, de la lutte, des rêves du ghetto. Il vous dit que vous pouvez vous en sortir. C’est important.
SN : Pourtant tu vois au quotidien les conséquences de ce type d’acte … Conséquences que tu combats au travers de tes croyances religieuses, de tes activités communautaires …
ASM : 50 Cents vient d’un endroit où il n’y a pas d’espoir. C’est pourquoi je dis qu’il ne me dérangerais pas de l’avoir comme modèle. Qu’il s’en soit sorti donne de l’espoir aux gosses. Heureusement, il ne leur donne pas de recette. S’il avait donné ses recettes, le gouvernement l’aurait réduit au silence. Je crois qu’il a un plan bien construit. Mais, je ne placerais pas ma confiance en lui. Ni en lui, ni en d’autre rappers, ni en des sportifs, ni en qui que ce soit. Ce serait idiot. Le modèle, pour un môme, doit être les parents en tant qu’individus. Pas des stars ou qui que ce soit d’autre. C’est une erreur de placer notre confiance dans des gens comme des mc’s, des sportifs ou des stars pour remplir ce rôle de modèle. Même si tu n’as pas de gosses, tu peux prendre un rôle de « parent » ; être un « oncle », « un parrain ». A condition de vivre dans ta communauté. Moi, j’ai grandi sans père mais il y avait des hommes dans le quartier pour nous rappeler à l’ordre quand on faisait des conneries. C’est ça un modèle. C’est ce genre de comportement qui fait bouger les choses. Les stars, les sportifs, les musiciens ne sont pas mes modèles, mais des inspirations. Je ne les envie pas. On met tous notre pantalon un jambe à la fois donc je n’ai pas de raison de les envier, soit eux, soit leurs capacités. Dieu le leur a donné ce qu’ils ont. Mais ça demande force et courage de ne pas verser dans cette facilité. La musique, j’adore la musique, ou le sport ne sont pas mes guides.
SN : Les Etats Unis sont entrés en campagne électorale. Il y a un noir qui se présente.Que penses-tu de Barack Obama ? Tu le suis ? Tu voterais pour lui ?
ASM : Oui. Mais pas parce qu’il est noir. Je le suivrais pour la qualité de son programme. Que je trouve plein de bonnes idées. Voilà un type qui annonce le changement. Il est jeune. C’est ce que l’establishment lui reproche. D’incarner le changement, d’être jeune. Inexpérimenté. Ses intentions sont plus pures. Je n’ai pas envie de voter pour quelqu’un qui connaît la musique. Cette musique. Parce qu’ils n’apporteront pas de nouveautés. On a besoin de nouveauté. Il souhaite instaurer un dialogue au niveau international, et spécialement au Moyen – Orient. Ce que d’autres candidats refusent. Pourquoi ne parler qu’avec ses alliés ? Pourquoi ne pas parler avec un ennemi potentiel ? On n’est pas obligés d’être amis, mais on peut causer. Bush et les autres reprochent à Barack Obama sa naïveté, son inexpérience. C’est idiot. Parles avec tes ennemis avant de partir en guerre, d’envoyer des gens à la mort. Concernant Hillary Clinton, je trouve sympa qu’une femme se présente mais je me souviens qu’elle a participé à cette guerre en signant les budgets pour la guerre … Elle a donc participé à cette violation manifeste de notre constitution. Ce qui me fait dire que je pense voter pour Barack. Et John Edwards. Si ça se passe mal pour Barack, je pense que le ticket Obama / Edwards est intéressant.
SN : Merci beaucoup.
ASM : Merci à vous.
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak) et Chris LiveNDirect
La seconde partie de cette interview sera mise en ligne d’ici quelques jours.

Crédit Photo : Dulce Pinzon
Strictly Niceness : En écoutant l’album, on a l’impression que le temps s’est arrêté en 1969.
Sharon Jones : C’est vrai. On est très attachés à cette époque, ce son. Stax, Muscle Shoals, Motown … Nous ne voulons pas incorporer de sons modernes à notre travail, on est ancrés dans ce son traditionnel. On adore le tout – analogique. Quand Gabe (Roth, bassiste, compositeur et fondateur du label Daptone) achète du matériel, il n’achète que des machines anciennes. Tu sais, les Dap Kings et moi ne nous retrouvons pas dans cette « soul » moderne hormis peut – être Erykah Badu ou Jill Scott dont on n’écoute pas les albums mais qu’on entend avec plaisir à la radio. Ça me hérisse quand je vois Snoop Dogg arriver aux Awards (récompenses de la musique aux USA) et qu’il parle de putes et de chiennes. Aux Awards, soyons sérieux ! On vit dans une époque bizarroïde…
SN : Vous avez quitté le son cru, deep funk des deux premiers albums pour un son plus soul, plus chaud.
SJ : Oui, nous voulions aller vers quelque chose de plus soulful, de plus proche cette tradition de la soul. Que le disque soit plus mature aussi. On fait ça depuis plus de 12 ans, c’est normal que l’on souhaite grandir.
On a enregistré le premier album (Dap Dippin’ with) dans un studio de 4 mètres sur 5. « Naturally » (le second album) a été enregistré dans le studio actuel mais entre temps, on a acheté des machines, amélioré l’infrastructure. On a aussi beaucoup tourné (près de 300 concerts en 2 ans et demi. NDLR).
SN : « Answer me » est un vrai gospel. Est-ce un moyen de retourner à tes racines musicales ou une affirmation de tes croyances religieuses ?
SJ : Les deux. C’est un gospel que je chante à l’église depuis que je suis enfant. Les autres chansons sont toutes composées par Gabe, à l’exception des reprises qui sont sur les albums précédents.
SN : Tout arrive en même temps. Tu as tourné avec Lou Reed sur « Berlin », le son « Daptone » est demandé partout, MTV et CNN viennent visiter votre studio…
SJ : C’est vrai. C’est dû au travail que les garçons ont fait pour Amy Winehouse. Cela nous donne une visibilité que nous n’avions pas avant. Visibilité qui ne fait qu’augmenter d’ailleurs. Mais, ça fait 12 ans qu’on travaille ce son, et on le travaillera encore dans 12 ans. Nous, on est construit pour durer… Amy … Je n’en suis pas sûre. Je lui souhaite le meilleur cependant.
À propos de la tournée « Berlin’ , j’ai tourné avec eux aux Etats-unis, je devais venir en Europe, mais on m’a proposé de participer à un film avec Denzel Washington et Forest Whitaker (The Great Debaters, dans lequel elle chante et a un rôle), j’étais donc coincée et l’expérience n’a pas duré aussi longtemps que prévu. Et l’on a fait l’album.
Cela dit, je suis ravie de ce qui arrive (large sourire). J’ai travaillé pour ça depuis que je suis enfant. J’ai toujours voulu être sur scène. J’ai toujours fait de la musique. Et j’entendais toujours : "tu est trop petite, trop noire, trop ronde, trop âgée … " . Je ne vais pas bouder mon plaisir. J’ai eu des jobs pas faciles comme gardienne de prison. Il fallait que je gagne ma vie puisque la musique ne me le permettait pas. J’avais donc mon job, et quelques projets musicaux sur le côté dont des orchestres de mariages pour arrondir les fins de mois. Que ça se passe pour moi à 51 ans passés est un pur bonheur dont je profite à chaque instant. Il faut cependant savoir qu’on ne gagne pas des montagnes d’argent. Quand ma voiture casse, je suis dans la m*** . On est indépendants, on vend nos disques aux concerts, via Internet. Mais le premier album a vendu 50 exemplaires en première semaine à sa sortie, le second a vendu 500 copies, et celui-ci 5000 … Précédemment, on tournait entassés dans une camionnette avec le matériel, maintenant on a un vrai tour bus … On grandit … Et, encore une fois, on ne boude pas notre plaisir.
SN : Comment as-tu rencontré Gabe ?
SJ : A l’époque où ils avaient Desco Records, j’avais fait un essai pour enregistrer des chœurs pour Lee Fields. Ils étaient fans de soul et de funk et cherchaient un artiste « à la » (en français dans le texte) James Brown. Ils m’avaient dit que c’était très bon mais ils voulaient avoir plusieurs tessitures de voix et plusieurs harmonies. Je leur ai répondu que je pouvais les faire toutes. Ils ont ri puis, en se rendant compte que c’était vrai, ils m’ont engagé et on a continué à travailler ensemble. On a fait plusieurs 45 tours, puis « Dap Dippin’ ». L’aventure continue.
SN : Tu as enregistré des morceaux de house garage aussi …
SJ : Oui, tu es bien renseigné … C’était du bricolage … Et ces morceaux ne sont jamais sortis. Je ne serais pas surprise de les voir réapparaître un de ces jours (rires)…
Propos recueillis par Philippe Coicou (Dj Kwak)

Quand une personne se met à nu, ça peut laisser un goût mitigé. Dévoiler son intimité est un sport dangereux. Le public appréciera l’impudeur ou la dépréciera. On admirera le geste ou on le rejettera au regard de ses propres craintes et angoisses.
Quand, il reçoit une lettre du Congo et gagne un concours de poésie à Paris, Baloji décide de lentement reprendre son activité musicale après quelques temps d’arrêt consécutifs à sa médiatique sortie de Starflam. Le temps de remettre la machine en marche et nous y voilà. Un album magnifique, dense, intime et intimiste grâce auquel il se sent en paix avec son passé. « Quand j’ai reçu cette lettre du Congo venant de ma mère, je l’ai d’abord refusé, rejeté. Puis, je me suis dit, après une conversation téléphonique, que je lui raconterais bien ma vie en chansons. Par tranche, avec chaque fois un univers qui correspondait à ce dans quoi j’étais à ce moment précis.C’est pourquoi il y a du reggae, etc. Puis , je suis tombé sur cette chanson de Marvin Gaye intitulée « I’m going home ». je vois les paroles … ça coule de source … c’est évident. Je dois faire un disque. Cet album, c’est un peu le film de ma vie ». Baloji se met entièrement à nu dans l’album à venir intitulé « Hotel Impala ». Rien n’est oublié. Le Congo ( « y retourner pour tourner le clip, c’était une manière détournée pour entreprendre une sorte de retour aux sources. C’était extrêmement fort. Un choc personnel et culturel »), Liège, la sensation d’abandon, l’adoption, la solitude, l’amour, le succès, l’amitié, la vie à Gand.Autant de sujets passés à la moulinette d’une plume exceptionnelle qui fait sereinement face à ses émotions.
Retour sur une conversation décousue de près de 2 heures durant laquelle on parle de tout. Et du reste.
LA GENESE
« Après l’aventure Starflam, je ne voulais plus faire de disque, je voulais être le plus loin possible de tout ça, de ce fonctionnement, de ce business. Après « Survivant », on n’avait pas de manager donc on se gérait nous –même … la démocratie dans un groupe, je ne pense pas que ce soit possible (il réfléchit) … on n’a jamais eu de leader, quelqu’un qui prenait les décisions, le fait de s’être réparti les tâches a rendu tout très compliqué, c’était ingérable … on ne peut pas être joueur et entraîneur en même temps. De plus, je pensais avoir tout dit, n’avoir plus rien à dire. Je me suis dit que si on avait échoué, c’est qu’on n’avait pas le talent. On a connu le succès avec « Survivant » puis l’échec avec « Donnes-moi de l’amour », ça a compliqué les choses ». Le temps passe, d’occupation en occupation « j’ai fait plein de trucs, du théâtre, écrit des nouvelles, animé des stages, bossé … j’aurais pu finir disquaire par exemple ».
La rupture avec Starflam une fois entérinée, il fallait changer de milieu, d’environnement : « en coupant les ponts avec le groupe, je coupais les ponts avec une trentaine de personnes. Ca a été difficile d’autant plus que dans le même temps, je déménageais à Gand pour vivre avec ma copine. C’était une période difficile pour moi d’autant qu’à Gand, on te fait clairement sentir ta différence. Tu n’est absolument pas le bienvenu ».
Puis, à quelques semaines d’intervalle, il reçoit une lettre de sa mère biologique du Congo, part à New York et gagne un concours de poésie à Paris. Le choc est rude. « La lettre de ma mère est arrivé en novembre 2005. Je n’avais plus eu de nouvelles depuis mon départ du Congo en 1980 ou 1981. Dans ce courrier, elle me donnait ma vraie date de naissance, plein de trucs sur moi, sur elle, des photos … en fait, je me suis écroulé … je déteste les gens qui pleurent et je déteste pleurer. Enfin, jusqu’à ce moment-là… puis je l’ai appelée, on a eu une discussion pendant laquelle j’étais très méfiant. Sur la défensive. 25 ans, c’est long et j’avais l’impression que c’était trop tard. Je l’ai testée et elle m’a prouvé à 4 ou 5 reprises que c’était vraiment elle. Elle m’a demandé de lui raconter ma vie et je ne savais pas quoi dire. Je n’étais même pas sûr d’avoir l’envie de lui raconter quoi que ce soit. Pour moi, cette relation avait été placée sur un disque dur externe. Ca m’est revenu en pleine gueule « . Il part alors à New York, probablement pour digérer et assiste au concert de Jay Z au Madison Square Garden. « Avoir vu Jay Z au Madison Square Garden m’a rappelé pourquoi j’aimais cette musique, cette excitation, le fait que j’étais fan. Voir 25.000 personnes chanter ces lyrics par cœur, accompagner ce mec, c’était exceptionnel. Des gamins de 8 ans, des gens de 40 ans qui étaient là pour écouter du rap, des textes … J’avais l’impression d’assister à un moment historique. Le fait d’y être … de sentir comment les gens écoutent le rap autrement. Ca tournait au karaoke géant. Je n’avais jamais vu ça. Ici, ça n’arrive jamais ». A son retour « je l’ai rappelé. Il se fait qu’elle m’avait vu à la télé, qu’elle suivait ce que je faisais. Et elle n’était pas étonnée que je fasse de la musique. Elle m’a dit qu’elle l’avait toujours su. Parce que mon père lui avait dit qu’il m’emmenait au pays de Marvin Gaye. De toute la discussion, c’est ça qui m’a vraiment marqué ». Baloji ressent à ce moment encore beaucoup de colère en lui. Contre ses parents qui l’ont abandonné, contre sa famille d’adoption (« avec le recul, je me rends compte qu’ils ont été exceptionnels »), contre son environnement, etc. La discussion lui fait prendre conscience que : « On était dans le rap contestataire avec le groupe et je me suis rendu compte du coup de ma position privilégiée. Je me suis rendu compte de la chance que j’avais. Mais ça ne m’avait pas encore donné l’envie de refaire un disque. Puis, j’ai gagné un concours de poésie à Paris, c’était la première fois que je gagnais quelque chose en France, j’étais super heureux. Avec Starflam, on a toujours galéré en France, on passait pour les gentils petits belges. Le déclic, ça a été ça. J’avais de nouveau un but, un objectif. Je savais ce que je voulais faire. Il ne restait plus qu’à trouver les moyens( à tous les niveaux) de le faire ».
L’ALBUM
« Je me suis retrouvé tout seul avec mes idées. J’étais perdu. Je devais faire sans Miguel ( Dj Mig One ; producteur de Starflam ; NDLR) qui a une musicalité incroyable dans ses productions. Je ne lui ai rien demandé, je ne voulais pas. J’ai vu plein de gens pour cet album. Ils ont eu peur de la difficulté du projet. Puis, j’ai vu Peter Lesage, lui aussi était fort occupé, donc finalement, je me suis dit que j’allais faire mes démos seul. Une fois qu’il y a eu quelque chose à écouter, ça a été plus facile d’expliquer aux gens ce que je voulais. Un feeling organique. Je trouve que la musique est plus fluide avec des musiciens. J’adore la boucle (Dj Premier, RZA, etc) mais, ça ne bouge pas pendant 3 minutes 50. Mais je veux que la musique suive ce que je raconte, qu’elle vive. Et, encore une fois, j’étais sans Miguel , qui aurait pu arriver à ce résultat – là, c’était logique pour moi de travailler avec des musiciens. Il faut qu’il se passe quelque chose, que ce soit musical et que ça suive le texte ». Le résultat est, de fait, extrêmement musical. 56 musiciens intervenant dans cette mise à nu musicale et textuelle. De Marc Moulin (dont il sample « Dalek » sur « Repris de justesse ») aux Glimmer Twins (Mo & Benoelie, qui produisent le 3° volet de « Liège-Bruxelles-Gand »), de Ella Woods (The Platters) à Infinite Skillz (producteurs belges discrets et efficaces de hip hop), de Peter Lesage (Moiano) à Amp Fiddler et Miss Camille ; la liste est trop longue pour être ici exhaustive. « J’ai choisi tous les intervenants de ce disque. Le budget n’était pas illimité. Ce sont des gens avec lesquels j’avais envie de travailler. Pour ce disque, je me suis fait plaisir et EMI m’en a donné les moyens. Le film « Congo »par exemple, c’est une idée à eux. Ils m’ont fait confiance par le passé, ils me refont confiance aujourd’hui. Plein de gens de la scène hip hop croient que c’est un coup monté, mais il n’en est rien. On a parlé avec tout le monde. PIAS pour commencer ; moi, je voulais recommencer à zéro. EMI au départ, c’était le 4eme choix.».
L’album « Hotel Impala » part dans tous les sens musicalement. Soukouss, soul reggae, hip hop. Un OVNI dans l’univers hip hop belge quelque peu formaté. Aucune redondance ici. Tant dans les thèmes abordés que dans la musique. « L’album a peu à voir avec le milieu hip hop, ça part dans tous les sens. Ca m’amuse d’avoir l’air d’un ovni par rapport au milieu rap. La forme est hip hop, le fond ne l’est pas… En fait, j’aime le format chanson. Un refrain, un bridge, des couplets. On n’a pas spécialement ce genre de format dans le rap ».
L’album est intitulé « Hôtel Impala » du nom de l’établissement que tenait son père à Kolwezi avant les événements de 1991 (expulsion des kasaïens du Katanga avec meurtres, viols à la chaîne, etc) durant lesquels l’hôtel fut détruit. « Appeler l’album du nom de son hôtel est une manière de lui dire que je le pardonne de nous avoir plantés là. Qu’on va reconstruire sur ces ruines ».Chronique très dure persillée d’humour de la vie de Baloji, dure envers lui – même, dur souvent et tendre parfois avec les autres. Expression de sa colère. Dur mais tendre avec l’Afrique « C’est justement parce que je n’avais jamais été en Afrique que j’avais très envie d’en parler. Je me sens légitime pour en parler. Tant pis pour les attaques ». Baloji retourne au Congo pour tourner le clip et découvre la réalité congolaise. « Ca m’a remis définitivement remis à ma place de découvrir la réalité congolaise, la réalité de ma mère. Ca a été un choc culturel et personnel, il y a une énergie incroyable là – bas. J’étais là pour faire le clip et la retrouver. Je ne sais pas comment j’ai pu combiner les deux. Mais on l’a fait. Je suis resté une semaine à Lubumbashi et j’ai mis 4 jours à la retrouver. Après l’avoir finalement retrouvé (quand je l’ai vu, on savait tous les 2 que c’était vrai, que je suis son fils et qu’elle et ma mère), je l’ai invité au restaurant. J’avais réservé un truc un peu chic, tu sais, avec que des blancs dedans. Très vite, elle m’a fait comprendre que de manger là la foutait dans la merde parce que les plats étaient à 8 Dollars et que, eux, avec cette somme, ils mangent pendant une semaine. Ce genre d’événement te remet en place immédiatement et définitivement. La réalité te rattrape. Malgré l’émotion. Il y avait une sorte d’indécence dans tout ça. Je me suis senti ridicule. J’étais arrivé avec ce que je pensais être le plus beau cadeau que je puisse lui faire ( à elle et mon père), il s’est avéré que ce n’était pas le cas. Je me suis alors rendu compte que je suis arrivé avec mon regard d’européen et puis … je suis un blanc aux cheveux crépus ».
L’ECRITURE
Cette plume incisive montre ici l’étendue de son registre. L’écriture de ce disque est exceptionnelle. Des mots de soie, des mots de napalm, des mots doux, des mots durs, des mots choc. Toujours bien agencés, clairs, limpides, explicites. Pudiques et francs du collier. Des métaphores puissantes, Baloji revendique une écriture réfléchie, dans laquelle tout est pensé, pesé au mot près. « Je ne sais pas improviser. Il n’y a rien de spontané dans les textes. On m’a conseillé l’écriture automatique et d’autres moyens, mais je suis trop calculateur pour ça. Ecrire me prends des tonnes d’heures. Je travaille sur base de la musique. En fonction d’elle, je peux travailler la longueur des phrases, la sonorité des mots. Les idées me viennent de n’importe quoi. La phrase « la terreur vue d’ici, c’est comme la terre vue du ciel »parti du dvd « La terre vue du ciel ». J’ai vu ça et je suis resté pendant des heures sans parler. Je cherche des mots, des idées, des tournures de phrases. C’est un peu comme faire des mots croisés. Un peu comme le sampling. J’ai le thème principal puis, je focalise sur un mot. Je fais en moyenne 4 rimes par jour ». Ecriture racée, donc ; pertinente, vivante et maîtrisée. A l’assaut de ce qui touche Baloji, son passé, ses erreurs, ses regrets, ses constats implacables comme « l’horreur est humaine » par exemple ; ses espoirs aussi. Une écriture intime et intimiste (« comme mon père, je suis solitaire, plein de mystère, l’affectif passe après ma carrière »). Loin des clichés hip hop habituels.
« Hôtel Impala » est un disque urgent. Personnel, vital pour son auteur. Une mise en danger, une mise à nu. Un album à digérer pour l’auditeur, nécessitant plusieurs écoutes pour prendre sa réelle envergure. Lui voit son disque comme un truc très calculé. « Je ne pense pas que ce disque va changer la vie des gens. Ma vie à moi, elle a changé. Et encore, j’en garde beaucoup. Je ne dévoile pas tout. Mon but étant de faire un volume 2. Pour lequel j’espère être plus libre dans ma tête. Ce disque m’a permis de faire la paix avec mon passé. Pour la paix avec moi – même, on verra plus tard. Je suis clairement en panique par rapport à cet album. J’ai vraiment la trouille. Peut – être par rapport à mon propre exhibitionnisme. Je suis fier à tous points de vue de cet album mais le donner au public, c’est autre chose ». L’homme est observateur, mature, attentif au monde qui l’entoure. Et conscient du risque qu’il prend. Cet album se lit autant qu’il s’écoute. Bon comme du Rhum Barbancourt 5 étoiles.
Propos recueillis par Miles Marley, Alex Deforce et Philippe Coicou.
Sortie belge le 30 août.
Sortie française prévue en janvier.
En concert le 16 novembre au Botanique
hip hop + rap + Baloji + Belgium + Congo
Crédit Photo : Bernie 381 @ Parlons Photo.com
Discrètement, depuis 10 ans, elle poursuit son chemin, éprise de liberté, d’indépendance. Amoureuse des musiques, elle conçoit son art comme un mélange de couleurs et d’ambiances. Et revendique la nécessité pour des musiciens d’avoir « des choses à dire. Sans choses à dire, c’est nettement moins intéressant. C’est stérile ».Rendez –vous est pris dans un bistrot du centre. Les bars sont « les meilleurs endroits pour rencontrer des gens. C’est d’ailleurs dans un bar que j’ai rencontré Steve Houben ». Elle est à l’aise face au magnétophone, d’autant plus à l’aise que « j’adore parler. D’autre part, je n’ai rien à défendre. Juste un truc à proposer ». Elle offre son sourire, sa disponibilité, son univers musical et personnel aussi. Fait de jazz, mais aussi de funk, de reggae, de rock. « J’ai commencé par faire du rock. J’avais envie, pour cet album, de ce grain roots que Pascal Paulus amène avec ses claviers vintage car il a joué dans des groupes reggae, funk. C’est ça mon background, ce que j’ai écouté depuis très longtemps. Mais, j’aime aussi le côté Bill Evans qu’amène Pascal Mohy, j’aime son touché, cette sensibilité jazz ». Ses gestes sont souples, aériens. Elle rit, parfois, et sourit, souvent. Rosit des compliments qui lui sont faits. S’exprime clairement, défends fermement son point de vue bec et ongles (rouges). « J’ai un côté très sauvage en moi, qui s’exprime partiellement par la douceur. Mais attention, je ne suis pas douce tout le temps ». Flamboyante. Comme les chanteuses qui l’influencent : Nina Simone, Betty Davis, Abbey Lincoln ou Siouxie. « Il ya du caractère, beaucoup de force, dans ces femmes. Elles m’inspirent car elles ont quelque chose à dire, elles ont un engagement ». Mélanie revendique la prise de risques et l’inconfort comme démarche artistique tout en reconnaissant que de très belles choses peuvent surgir du confort. « Je me suis entourée de ces musiciens-là parce que j’ai envie d’être dérangée, bousculée. Je n’ai pas le besoin d’être confortable, je n’ai pas envie d’être confortable. C’est difficile parce que cette notion est instituée de nos jours. Le bonheur n’est pas confortable en soi. La musique non plus. S’il y a des moments d’inconfort et que ce qui en sort est magique, c’est la plus belle chose qui soit ».
Le truc en question, c’est cet album intitulé « A Stomach is burning ». Né de 5 répétitions et 3 jours d’enregistrement. D’une première expérience de studio en live, quand tous les musiciens jouent ensemble (« j’étais tétanisée par le studio »). Né d’une envie « de rassembler les troupes. On avait les compositions depuis un petit temps. Je jouais avec P. Paulus et Pascal Mohy en duo, chaque duo dans son coin. Avec Axel aussi. Mais on n’avait vraiment rassemblé les troupes. Je savais que je les voulais pour enregistrer l’album. Teun (Verbruggen, Batterie), Axel ( Gillain, contrebasse), les Pascal (Mohy et Paulus, piano et claviers), ce sont des musiciens sauvages dans leur interprétation, de par leur liberté. Je savais que ça allait bien fonctionner entre eux parce qu’ils avaient déjà joué ensemble dans divers projets. On a eu 5 répétitions avant le studio pour définir et apprendre les compositions, les digérer et réussir à en sortir aussi. Ils ont vite emmagasiné, probablement à cause de la pression. Ces gars, j’ai appris à les leader sans les figer, qu’ils se sentent investis dans la musique, qu’ils y mettent leurs idées. On était obligés de se faire confiance parce qu’on ne savait pas vraiment où on allait aller. Je n’ai pas voulu faire un album de chanteuse, dans lequel je m’égosille et je montre ce que je sais faire. Je ne voulais pas faire quelque chose de pré – mâché. Je voulais amener un son nouveau. Sortir du carcan du chant jazz actuel. Au risque de paraître présomptueuse, je crois que c’est plus un disque de musicienne qu’un disque de chanteuse. Je n’en fais pas des tonnes parce que la prise de risques était tellement grande que je n’avais pas envie de prendre des risques au niveau du chant ». Derrière la douceur apparente du disque, il y a quelque chose d’abrasif. Steve Houben : « L’album est nettement moins doux qu’il n’y paraît au premier abord. Mais cette violence s’exprime mieux sur scène. Probablement parce que c’est son premier disque, elle n’a pas voulu que ce soit trop visible ».
Mélanie vit cet album comme une libération, une ouverture. Défendre ce projet sur scène prend du sens à partir du moment où « On commence à se lâcher maintenant. Il y a plus de prises de risques. Plus on joue, plus on est à l’aise. Au départ, on devait tout apprivoiser parce qu’on ne répète pas régulièrement faute de temps. Notre son, le son de l’endroit où l’on joue. ». Les premières représentations publiques ont eu lieu au Music Village. « On y a pris une résidence pendant 3 mois à raison de 2 dimanches par mois. On a beaucoup appris là – bas. Notamment à être maître du son que l’on sort ».
Le « Parrain », Steve Houben, compare sa personnalité à celle de Miles Davis. Belle référence. Beau compliment. « Elle a une grande violence et une grande profondeur en elle. C’est une bosseuse, elle est très exigeante, elle a le courage d’oser, elle sait ce qu’elle veut obtenir de ses musiciens et les convainc d’aller dans la direction qu’elle souhaite. Elle refusera d’aller faire des choses quand elle sait que les conditions ne sont pas réunies pour que ce soit bien. C’est une musicienne rare ». Un proche renchérit : « Je la trouve très juste, très honnête, par rapport à ses humeurs, à ce qu’elle a envie d’exprimer. Elle le fait sans chichi, sans chipoter. C’est une Musicienne avec un M majuscule. Elle m’épate par son intégrité. Elle va toujours vers ce qui ne lui semble pas facile. Elle n’a jamais choisi la facilité. »
Steve Houben apparaît discrètement sur l’album. Mais n’est pas régulièrement présent lors des concerts. « Je n’en ai pas envie parce que j’aurais tendance à me cacher derrière lui. Quand il n’est pas là, je suis obligée d’assumer mon rôle de leader. Je l’emmène de temps en temps, pour des concerts importants. S’il venait tout le temps, ça banaliserait le truc. Mais quand il vient, ça amène une autre couleur ». La rencontre s’est faite de façon naturelle. « Il ne m’avait jamais entendu chanter. Il m’a écouté parler et il m’a engagé. On a fait une trentaine de concerts ensemble. Des standards. C’est son projet, son groupe. J’arrivais avec mes partitions et un, deux, c’est parti… C’était une excellente école parce qu’il fallait que j’arrive au concert, sans répéter, sans connaître les musiciens avec lesquels je vais jouer et que je fasse mon truc. ». C’est grâce à Steve Houben qu’elle rencontre les gens du label Igloo. Qui lui laissent les coudées franches pour faire ce qu’elle désire. Choix judicieux puisque l’album se vend plutôt bien. « On a fait un premier pressage de 1000 exemplaires et on a dû en faire un second . On a été séduit par sa personnalité, par son talent. Jamais, on ne l’a dirigée. Elle se dirige très bien toute seule. On l’a accompagnée au point de vue de la promotion, c’est tout »
Le disque est une étape vers autre chose. Un passage très important. Consciente des choix qu’elle aura à faire à l’avenir, Mélanie . Revêche. Sereine aussi. « Je refuse le formatage. Je sais comment plaire, comment jouer la vamp. Mettre des hauts talons, des bas – résille. Je l’ai déjà fait. Mais, je n’ai pas envie de mettre cela en avant. J’avais trop mal aux pieds avec ces pompes (rires). Je veux avoir le choix de montrer mon cul si j’en ai envie. Pas dans le but de vendre. A ce propos, le label a été parfait. Ils ne m’ont rien demandé de ce genre ». Elle se reconnaît peu dans la scène jazz actuelle. N’y trouve que trop peu de vie, d’engagement, de choses à dire : « Au niveau du chant, c’est hyper léché, trop pop et trop propre, ça n’a pas de c**, pas d’engagement. Il faut faire quelque chose qui soit consommable. La production met la voix en avant,il ne faut pas déranger l’auditeur. »
Mélanie De Biasio a faim d’expériences diverses. Gourmande. « J’ai envie de tout. D’acoustique, de sons plus vintage, de faire de l’électro… A condition qu’il y ait une écoute. Que les gens avec lesquels je travaille soient sur la même longueur d’onde que moi. Je suis consciente d’avoir encore plein de choses à apprendre et plein d’expériences à faire». Pascal Paulus, son pianiste : « Elle doit continuer comme elle le fait maintenant. Elle veut explorer plein de styles musicaux. Il y a des choses dans ce disque qui sont les bases de ce qu ‘elle fera plus tard dans d’autres travaux »
Le mot de la fin pour le « Parrain » : « D’ici quelques années, elle va casser la baraque. Peut-être avec d’autres projets, d’autres styles musicaux. Il faut qu’elle acquière de la confiance en elle. Et elle va y arriver ». C’est certain .
Philippe Coicou
Mélanie De Biasio : « A stomach is burning ». (Igloo / Sowarex)
En concert à Bruxelles le 18 août durant le festival Euritmix

En concert samedi dernier à l’Ancienne Belgique, Antibalas Afrobeat Orchestra a démontré l’étendue de son talent sur scène. Le groupe, très régulièrement sur la route, a fait un excellent show de 2 heures (leur meilleur concert à Bruxelles ! ), entre reprises des prophètes de l’insurrection que sont Fela et de Bob Marley (Rat Race, exceptionnelle d’intensité), morceaux plus anciens et extraits du dernier album. « Security » rassemble toutes les caractéristiques du groupe. Le Jazz rencontre l’afrobeat et le funk, le punk pointe par moments le bout de son nez, l’engagement politique est omni – présent. La musique est un gilet pare – balles et le groupe un porte – flingue ayant la connerie pour cible.
Rencontre avec Martin Perna, le fondateur du collectif de Brooklyn qui se dit fatigué « le programme de la tournée étant très intense, c’est dur pour le corps et le mental ». On le sent un peu amer par rapport au peu de reconnaissance dont il bénéficie pour son travail. Humble et de conversation agréable, il raconte que l’afrobeat lui a donné des « devoirs scolaires pendant de nombreuses années ». Ami d’enfance du groupe TV On The Radio avec lesquels lui et sa bande collaborent de manière régulière, Martin Perna parle du succès de Amy Winehouse, de Fela bien sûr, de hip hop, de découvertes, et appelle à transcender les genres.
SN : En découvrant le groupe à la sortie du premier album, j’ai été très étonné d’entendre qu’on jouait de l’afrobeat à New York.
MP : Tu sais, il y a des blacks depuis la fondation de la ville de NY. Ils ont apporté leur culture à la ville. Ils en sont indissociables d’un point de vue musical. C’était donc naturel pour nous de jouer cette musique. C’est une question de désir, de volonté. Même si les Etats – Unis sont un pays fondamentalement raciste, avec uniquement des blancs au top du pouvoir, l’influence culturelle de l’Afrique est omni – présente. Beaucoup plus qu’en Europe. Ces rythmes africains ont voyagé, ont traversé les océans pour arriver à NY, dans les Antilles, au Brésil.
SN : D’accord, mais ces rythmes changent durant leur voyage. Le reggae de NY est différent de celui des Jamaïcains. Le funk est une influence évidente pour des Américains, mais l’afrobeat …
MP : Ca dépend de comment on appréhende cette musique, ces particularités., son swing, l’agencement des instruments, etc. De comment on analyse les particularités de celle – ci. On a réussi à capturer l’essence de l’afrobeat tout en faisant de