LE SCENARIO DU PIRE
13 décembre 2016 : 20h22
Ils avaient oublié pourquoi ils se battaient. Depuis longtemps. Mais le siège du Pont du Germoir durait depuis six semaines. Un axe stratégique disaient les Généraux. « Iron Mike » Di Puro, Jean – Didier (dit Junior Roynders) et leurs hommes , seulement équipés d’armes légères, étaient cachés sous ce qui aurait dû être le nouveau pont. Voilà ! ,cinq années de combats, de sueur, de merde, de larmes. Cinq années d’errance dans les rues vides de la ville. Les habitants avaient fui, les mercenaires étaient arrivés. Sud –Africains, Serbes, Australiens, Israéliens et Palestiniens se battaient pour une cause qui n’était pas la leur. Grassement payés, ils n’avaient aucune réticence à massacrer le tout-venant : hommes, femmes, enfants, de toutes communautés et origines.
A l’époque, on parlait beaucoup de mobilité et l’ex SNCB avait investi des montagnes de pognon (s’ils avaient su, ces décideurs du dimanche ! ) dans un réseau appelé Réseau Express Régional. Aujourd’hui, Bruxelles est hantée par les soldats des nombreuses factions (Front Francophone Bruxellois, Nederlandstalige Etterbeekse Boys, Sud- Ouest Crew, etc) et désertée de ses habitants, à l’exception de la zone neutre du Quartier Européen dans laquelle sont regroupés toutes les représentations diplomatiques et les fonctionnaires de ce qui fut l’Union Européenne, tombée en désuétude par la grâce d’un groupe sidérurgique indien amateur de délocalisations. Par la grâce aussi d’un président à vie russe surnommé Ras-Poutine, empoisonneur de son état. Et pourvoyeur de gaz naturel. Tous les décideurs politiques avaient, en 2008, baissé leur pantalon devant lui. Nécessité faisant loi.
Il n’y a plus d’embouteillages, plus de trafic outrancier, les points de passages disséminés le long de la théorique ligne verte étaient gardés par des volontaires ex- canadiens dépêchés par l’armée du récent Québec indépendant. Les Français, eux, envoyaient des armes. Au grand bonheur économique du Dictateur Sarzoky et de la famille Daffault – Lapardère. L’idéologie, la sauvegarde de la langue ne les intéressaient que fort peu. L’argent n’a pas d’odeur dit le proverbe. Ce qui reste à démontrer. Les banquiers genevois s’en régalaient. En Afrique francophone, les débats allaient bon train dans les maquis. Les caricaturistes de Ouagadougou à Rabat se délectaient de cette ubuesque situation. En Haïti, devenue prospère grâce au trafic de cocaïne, Port- Au Prince la douce se gaussait de ces Européens, que l’égoïsme et la mal gouvernance avaient ramenés à un stade fort peu avancé de développement.il en souriant de toutes ses blanches dents. Soso, aussi appelé Baron Samedi par feu un combattant Belgo- Haïtien attaché à ses racines, était connu pour ses dons de sorcellerie. La légende voulait qu’il ait fait exploser le « Paquebot » par télépathie. Paquebot qui, en des temps reculés, avait servi de Maison de la Radio télévision Belge, institution qui avait par un soir d’automne dynamité ce qui restait de ce pays de cocagne qu’était la Belgique. Le groupe frémit. « Baron, tu déconnes ! Comment vas-tu nous sortir de là ? » demanda l’un . « Baron, les Québécois t’attendent, ils savent pour le Paquebot et pour la Porte de Namur » dit l’autre. Seydou Diop – Van Den Abeele se leva d’un bond. « De fait Baron, la tour du Bastion rayée de la carte alors qu’ils y avaient leur commandement, ça fait désordre. Ils ne vont pas te rater. De plus, même si nous, étrangers, sauvons cette ville, on restera chômeurs à la fin de la guerre. N’en fais pas trop mon frère, personne ne se souciera de toi quand tu seras mort, en fait, personne ne se soucie de toi. Même si tu es vivant ». Di Puro, l’homme au nœud papillon, regardait Baron d’un air incrédule. « Tu peux pas faire ça, on attend les ordres ! Roumeaux et King Charles P. sont à la table des négociations. L’Armée du Nord s’est arrêtée, comme elle l’a promis, à la Place Meiser et aux ruines de la basilique. Si ces Flamands avancent, ils tomberont sur les gars qui stationnent à Yser, on leur donnera un cour de natation gratuit. Et la Tour Madou est piégée. Tu ne bouges pas d’un poil sinon, je t’allume ». Soso le regarda d’un air mauvais, puis parti d’un rire tonitruant. Le nœud papillon se retrouva sur la chemise de Seydou et le crâne de Di Puro fut atteint d’hydrocéphalie. « Rien à foutre de ces négociations » dit Soso ajustant son chapeau haut de forme, « c’est commode de négocier alors que ce sont eux qui nous ont mis dans la mouise de par leur congénitale mollesse. Ca fait 6 ans qu’ils sont assis confortablement à Val Duchesse occupés à zieverer et que moi j’ai la grippe. Trop is te veel. Je vais me faire la place des Martyrs, ça soulagera mes rhumatismes ». Seydou, déterminé et hilare, lui emboîta le pas suivi par le groupe. Dans quelques heures, la guerre ne serait plus qu’un mauvais souvenir.
Les combattants du Front Francophone Bruxellois du Commandant Roumeaux (en tout et pour tout 2300 hommes disséminés sur le territoire) se terraient dans leur abri. Les obus tombaient sur leur tête comme la pluie hivernale (à présent appelée drache confédérale) qui, comme chacun sait, n’épargne personne. « J’en ai marre de cette putain de pluie, de ce trou et de cette foutue guerre « rugit Sese Soso Motubu, colosse couleur ébène à l’accent bruxellois à couper au couteau. « J’en viendrais presque à regretter mon Congo d’origine… Dis peï, tu sais une fois me passer des chargeurs ? Je m’en vais aller faire de la magie» dit
Philippe Coicou
